En 1960, un astronome du nom de Frank Drake braquait une antenne radio de 26 mètres vers deux étoiles (Tau Ceti et Epsilon Eridani) situées à une dizaine d’années-lumière de la Terre, dans l’espoir d’y capter un signe. En l’occurrence, il traquait un signal radio modulé de façon artificielle qu’aucun phénomène naturel ne peut produire, qui trahirait la présence d’une technologie ou d’une civilisation avancée. À part quelques grésillements et interférences terrestres parfaitement banales, il n’a rien entendu de spécial.
Soixante-six ans plus tard, bien que nos outils de recherche de technosignatures se soient considérablement améliorés, nous en sommes toujours au même point. Certaines exoplanètes, comme LHS 1140 b, relancent l’espoir scientifique ; le sol martien aussi, par exemple, avec la découverte de molécules organiques par Curiosity ou ces récentes traces que la NASA n’explique pas. Des observations qui, pour la plupart, n’avaient d’ailleurs pas provoqué un grand émoi chez les astrobiologistes. Que se passera-t-il, le jour où l’humanité entrera réellement en contact avec une autre forme de vie, autrement qu’à travers le filtre de l’ambiguïté et du conditionnel ?
Un angle qu’a choisi d’explorer Brendan Byrne, journaliste spécialisé dans le spatial pour Central Florida Public Media et contributeur régulier de la radio publique américaine NPR, dans When We Find Them, un nouveau podcast diffusé le 27 septembre 2026 et présenté dans l’émission All Things Considered. En compagnie de Nadia Drake, journaliste scientifique et fille de Frank Drake, il retrace les origines du programme SETI, avant de poser une question qui taraude depuis longtemps l’astrobiologie : sommes-nous réellement prêts à encaisser le choc d’une telle découverte ?
Le choc des civilisations : aussi passionnant qu’un PowerPoint
Byrne couvre le secteur spatial depuis plus de dix ans, et c’est la perspective d’avoir un jour à relater cette annonce historique qui l’a poussé à lancer le podcast When We Find Them. Sa première démarche a été de demander à Bill Diamond, président du SETI Institute, ce qui se passerait concrètement si une preuve était établie. « […] Il m’a répondu : “Eh bien, ils convoqueraient probablement une conférence de presse.” Et pour moi, c’était presque banal. J’ai couvert des centaines de conférences de presse dans ma vie, et me dire que l’annonce la plus profonde de l’histoire de l’humanité se ferait lors d’une simple conférence de presse, ça m’a beaucoup interpellé. Je n’ai pas arrêté d’y penser, en me disant que ce jour-là, c’est peut-être moi qui aurais à couvrir cet événement. »
Plusieurs chercheurs interrogés dans le cadre du podcast lui ont d’ailleurs confirmé que cette journée serait, en toute probabilité, assez ennuyeuse. Byrne explique : « On aura droit à un simple graphique sur un tableur ou à un indice microscopique sur Mars, rien à voir avec l’invasion extraterrestre ou le grand premier contact des films de science-fiction. Il faut donc modérer nos attentes à ce sujet. »
Outre la question de l’affligeante banalité que revêtirait ce jour J (s’il arrive), Byrne a également interrogé les chercheurs sur l’après. De nombreux interrogés semblent animés par un optimisme quelque peu dépourvu de fondations et considèrent la découverte d’extraterrestres comme certaine. « D’après la plupart des experts avec qui j’en ai discuté, la question n’est plus de savoir si nous allons les trouver, mais quand. », relève Byrne.
Dominer, fuir ou détruire : le triste manuel de survie de l’humanité
Mais quand il leur a demandé comment l’humanité réagira, l’ambiance tourne vite au spéculatif : « Beaucoup pensent que nous changerons pour le mieux, que cela nous rassemblera autour de la prise de conscience que nous ne sommes qu’une seule Terre au milieu d’un ciel rempli d’autres civilisations. Avec un peu de chance. » En se positionnant de cette manière, n’admettent-ils pas que nous ne disposons d’aucun plan de gestion de crise sociétale ? Que nos sociétés, déjà fortement polarisées et embourbées dans leurs propres problématiques économiques, culturelles, cultuelles, sociales ou ethniques, seraient probablement infoutues de réagir positivement ?
Byrne lui-même le concède : « On ne sait pas s’ils viendront en paix, puisque cela n’est tout simplement jamais arrivé. » Oui, ce n’est jamais arrivé, exactement ; en revanche, les réflexes humains de confrontation à l’inconnu, sont eux très bien documentés.
L’anthropologie et la psychologie sociale regorgent de travaux sur la réaction des groupes humains face à l’altérité radicale, et aucun ne permet d’étayer le scénario irénique que décrivent les chercheurs du SETI. L’histoire coloniale (qu’elle soit occidentale, arabo-musulmane ou chinoise) pour ne citer qu’elle, nous a enseigné que les rencontres entre civilisations trop différentes peuvent engendrer domination, peur, violence ou effacement culturel. Nous avons eu plus tendance à nous égorger entre nous que d’échanger paisiblement autour d’un feu de camp, main dans la main.
C’est ce que l’anthropologie nous a appris depuis Claude Lévi-Strauss : l’être humain ne sait pas penser l’altérité sans la hiérarchiser. Face à ce qui lui est trop radicalement étranger, il classe, domine, ou prend la fuite. L’idée selon laquelle la confirmation d’une vie extraterrestre unirait l’humanité suppose que celle-ci se penserait enfin comme un tout, mais rien dans son histoire ne valide ce postulat. Nos sociétés contemporaines n’arrivent même pas à s’accorder sur une notion aussi basique que le réchauffement climatique, une menace tangible et prouvée par des décennies de données empiriques. Comment imaginer qu’elles accepteraient sereinement l’effondrement du dogme de l’unicité biologique qui fonde la quasi-totalité de nos pensées philosophiques et religieuses ? Voilà à quoi rime le « avec un peu de chance » rapporté par Byrne : une vague prière adressée à une espèce dont le logiciel cognitif n’a pas changé depuis le Pléistocène. Certes, en 66 ans de recherches, nous avons considérablement affiné notre capacité à détecter la vie ailleurs, ce qui nous a, au passage, coûté quelques milliards de dollars. En revanche, notre aptitude à cohabiter en paix avec nos voisins de palier n’a pas fondamentalement évolué ; avant de rêver de grandes fraternités cosmiques, essayons déjà de ne pas nous entre-déchirer pour un lopin de terre ou quelques barils de pétrole.