Alien : Romulus débarque alors que le Xenomorphe n’est plus ce qu’il était. Ridley Scott a repris en main sa mythologie pour un double résultat qui ne cessera jamais de faire débat. Avant cela, on se payait un combat contre un autre extraterrestre mythique du cinéma pour un double résultat qui ne fera jamais débat. Bref, jusqu’à aujourd’hui, la franchise initiale s’arrêtait en 1997 lorsque Jean-Pierre Jeunet aspirait la saga dans l’espace par un petit trou, sans espoir de retour. Neill Blomkamp aura bien essayé de nous relancer la machine, mais seule sa maman croyait en lui.
Sauf que la Reine Alien n’est pas qu’une princesse Disney et ils sont nombreux à croire encore au potentiel du sujet. Ce n’est pas donc un, mais deux projets signés et validés (désolé Neill) qui arrivent sur nos écrans. Une série en production qui devrait voir le jour en 2025 et cet Alien : Romulus, scénarisé et réalisé par Fede Álvarez. Si on pardonne au cinéaste son Millénium, c’est bien dans l’horreur qu’il s’exprime le mieux avec son très bon reboot Evil Dead et son tout aussi excellent Don’t Breathe. Un CV (et des idées) qui lui permet de recevoir la bénédiction de monsieur Ridley Scott lui-même pour reprendre en main la saga.
Romulus se situe entre les événements d’Alien, le huitième passager et Aliens, le retour. Rain et son frère Andy, un être artificiel, ne souhaitent qu’une chose : finir au plus vite leurs années au service de la compagnie pour rejoindre une planète plus accueillante. Avec d’autres colons, ils trouvent peut-être le moyen de s’échapper ; une station spatiale abandonnée en orbite qui possède l’équipement nécessaire à ce long voyage. Ils tomberont sur une chose bien plus terrifiante.
Alien, la résurrection
Un constat nous frappe après deux heures d’apnée, celui d’assister à un véritable film de la franchise, loin des récentes préoccupations théologiques de Scott ou de l’envie de blockbuster hollywoodien. Álvarez connaît ses gammes par cœur et convoque toute la saga autour de références plus ou moins subtiles. On y retrouve l’ambiance anxiogène de Scott, la surenchère de Cameron, la noirceur de Fincher, les expériences de Jeunet tout en glissant parfois du côté du jeu vidéo avec une mise en scène et des décors qui rappelleront volontairement Alien : Isolation.

En ce sens, Romulus pourrait se placer dans la mouvance des studios, ces dernières années, de relancer des licences sous forme de legacyquel avec une nouvelle génération qui pille les codes de l’ancienne, dans un cynisme affiché de faire de l’argent sur notre nostalgie. Sauf que cela ne se ressent à aucun moment ici. Fede Álvarez signe son film, utilise le passé uniquement parce qu’il s’intègre à son histoire. Entre pillage et tradition, la ligne peut être fine et le cinéaste ne la franchit que lorsqu’il veut satisfaire quelques plaisirs de sale gosse dont on partage l’envie.
Le métrage respecte les codes jusqu’à revenir aux origines lorsqu’il s’agit de rendre hommage aux travaux initiaux d’H.R. Giger. Ici, le goût prononcé de l’artiste pour la sexualisation des corps métamorphosés retrouve ses lettres de noblesse avec un Xenomorphe dont le croisement avec l’anatomie humaine est plus qu’évident à chaque stade de son évolution. Álvarez et son équipe ont réalisé un vrai travail de reconstruction autour de l’apparence du monstre sans pour autant modifier les bases.
Une manière de se réapproprier une créature dont tout le monde connaîtrait les contours, exigeant alors la surexposition de celle-ci à l’écran. Nombreuses sont les productions à avoir succombé aux sirènes de mettre le cauchemar auparavant tapi dans l’ombre en pleine lumière. Michael Myers, Predator, on ne compte plus les monstres du cinéma qui se sont davantage appropriés l’image à chaque résurrection, histoire de contenter un fan qui ne vient plus voir la baby-sitter échappant au tueur, mais le tueur traquant la baby-sitter.

Ce qui n’est pas du goût d’Álvarez qui montre une grande déférence à son Xenomorphe, comprenant que la terreur ne vient pas d’où il se trouve, mais d’où il se cache. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucun Alien dans Romulus, au contraire. Le réalisateur prend le temps du détail et laisse sa caméra traîner, iconisant ainsi chaque aspect de l’Alien, star du film, mais star capricieuse. Une manière de se rendre, encore une fois, compte du boulot abattu sur le visuel, où effets pratiques et effets numériques travaillent de concert, rendant la menace irréelle et pourtant bien présente.
Le neuvième passager
Toutefois, il ne faut pas croire que le respect de Fede Álvarez pour le passé n’est qu’une manière de reproduire avec envie, mais sans génie. Le réalisateur apporte bien sa pierre à l’édifice et elle n’est pas petite. Qu’on aime ou non, chaque épisode de la franchise a porté la marque de son géniteur (même si Fincher dira que non) et Alien : Romulus ne sera pas l’épisode d’un simple faiseur.
Le talent du metteur en scène se démarque, tout d’abord, par son rythme. L’homme sait maintenir son spectateur en haleine et les deux heures passent en un claquement de doigts. La tension ne tarde pas à arriver et ne nous relâchera jamais, relançant la machine à cauchemar dès que l’on croit avoir enfin l’autorisation de respirer. Sans surjouer l’effet gore parfois inutile. Aucune séquence ne se ressemble, que ce soit en termes de décors avec des niveaux identifiables et très vidéoludiques, ou du danger invoqué. À ce titre, si on pensait que le Xenomorphe était une créature suffisante à nos peurs, Álvarez nous rit au nez, nous rappelant que les opus précédents n’ont que trop peu utilisé le facehugger. Un vrai sadique.

Alien : Romulus possède une vraie direction artistique qui marque la rétine par ses plans iconiques avec des idées de mise en scène d’une efficacité redoutable. La gravité, l’appareil à rayons X, le fusil… entre les mains du réalisateur, tout objet s’intègre distinctement au sein de scènes jamais gratuites et habillées d’un énorme travail sonore mi-métallique mi-organique.
Ensuite, le scénariste a pris soin de sélectionner ses personnages et de les écrire autrement que comme de la chair à canon. Bien que tous ne bénéficient pas d’une exposition suffisante, Álvarez parvient à créer un réel esprit de bande avec des jeunes auxquels on s’attache assez facilement, une fois le cliché éloigné. Pour une fois, on comprend les décisions des protagonistes au-delà de simplement les mettre en situation mortelle. Cailee Spaeny confirme qu’après Priscilla et Civil War, 2024 est SON année, mais il faut admettre que celui qui mange la caméra est le quasi-inconnu David Jonsson Fray (la série Industry). L’acteur parvient à incarner un autre type d’androïde, plus poignant, plus complexe et dont le jeu écrase facilement celui de ses camarades plus linéaires.
Reste une question, celle de savoir si Fede Álvarez parvient à marquer la saga de son empreinte davantage que par son talent de réalisateur et scénariste. La Reine Alien, la mort de Ripley, l’hybride… chaque successeur de Ridley Scott y allait de son propre ajout au lore. Alien : Romulus ne serait-il qu’un nouvel opus, certes réussit, mais dans lequel Álvarez se retrouve tétanisé par la peur du blasphème ? À cela, on répondra simplement que l’homme est un créateur et que sa création va retourner plusieurs estomacs. Après tout, n’oubliez pas que dans l’espace personne ne vous entendra crier.