Critique

[Critique] Blade Runner 2049

Cinéma

Par Henri le

Il aura fallu 35 ans d’attente avant de replonger dans l’univers de Blade Runner. Conscient de l’héritage qu’il porte, Denis Villeneuve accouche d’une suite qui dépasse nos attentes.

La renaissance d’une licence culte est semée d’embûches et ce n’est pas Ridley Scott qui dira le contraire. Si le retour du xénomorphe fut une jolie opération financière pour la Fox, la nouvelle franchise Alien n’a pas su convaincre la majorité des fans de la première heure. Le réalisateur britannique s’est donc cantonné à la production en laissant les rênes à Denis Villeneuve, devenu en quelques années l’étendard d’un cinéma grand public aux forts accents indépendants.

De Sicario à Premier Contact, le québécois a réussi à imposer sa patte graphique grâce à une mise en scène élégante, favorisant toujours la contemplation à l’action. C’était également la grande qualité de Blade Runner, auquel Villeneuve a voulu rendre hommage. Et il s’est bien entouré.

Blade Runner 2049 est un film visuellement superbe. Peut-être plus que son aîné. Bien que dominée par l’obscurité et le brouillard, la lumière perce enfin. Si Roger Deakins (le directeur de la photographie) n’a plus rien à prouver, il livre à bientôt 70 ans une œuvre en forme de requiem. Les plans prennent l’allure de tableaux dont la symétrie subjugue. Le Britannique s’emploie à jalonner les lignes de force de toute sorte d’éléments, avec une précision mathématique. Un arbre, un bâtiment ou un rayon de soleil viennent sans cesse se confronter à la silhouette trapue de Gosling, souvent filmé via des plans panoramiques somptueux.

La scénographie de Villeneuve sert avant tout le récit. Avec la même dualité qui opposait les êtres tentaculaires de Premier Contact à leur propre vaisseau, il confronte sans cesse l’organique au minéral. Malgré la présence écrasante de la pierre et du métal, un filet d’eau ou de lumière rappelle toujours l’existence du vivant. C’est notamment le cas dans les bureaux de Niander Wallace, un homme qui pense que ses robots peuvent devenir plus humains que leur modèle. Le réalisateur n’a pas simplement compris l’essence même du film original, il a réussi à véritablement la retranscrire à l’écran.

Perfectionniste, il perpétue ce contraste jusque dans la direction des acteurs. L’occasion de constater l’excellente composition du casting. Les replicants, d’habitude si froids, semblent éprouver des émotions que les humains ne ressentent plus. C’est ainsi qu’un tremblement de mains, un regard gêné ou le début d’une larme dénote avec l’aspect taciturne de l’agent K (Ryan Gosling). Même constat pour Luv (Sylvie Hoeks), qui étonne en androïde dévoué, presque touché par une jalousie qu’elle n’est pas censée connaitre. De son côté, l’implacable Robin Wright (House of Cards) prolonge ce paradoxe en campant une humaine aussi froide qu’un robot.

Ce règne du faux fait partie intégrante du film, et se répand évidemment sur le scénario. Sans rentrer plus dans les détails, Villeneuve laisse longtemps planer le doute sur la nature de l’agent K, un blade runner prenant peu à peu conscience qu’il élimine des gens qui lui ressemble. Face à un secret qui remet l’ensemble de la société en cause, le réalisateur fusionne la petite histoire à la grande, et conclut une bonne partie de l’arc narratif débuté en 82. Il prend même son temps pour le faire, ce qui pourrait déplaire à ceux qui s’attendaient à une suite plus explosive et portée sur l’action. Ils seront néanmoins maintenus en éveil par la tonitruante bande-son d’Hans Zimmer, toutefois moins distinguée que celle de Vangelis.

Mais la force du film est ailleurs, hors du sentier scénaristique principal si important pour les fans du premier opus. Villeneuve opère différentes digressions assez poétiques sur la vie des replicants. Utilisés comme des objets de services, ils ont eux aussi droit d’utiliser une IA de compagnie, nommée JOI (interprétée par Ana de Armas). Paramétrable à souhait, cette “replicante” de replicant représente une présence salvatrice dans la solitude supposée de ce gigantesque périmètre urbain.

Mais une nouvelle fois, cette entité aspire à être plus que ce que sa nature lui autorise. Un paradoxe qui se conclut par une des plus belles scènes d’amour de la SF de ces dernières années. Sans jamais perdre de vue l’esthétique de son modèle, Blade Runner 2049 prolonge sa vision d’une manière que n’aurait pas reniée Philip K.Dick.

Blade Runner 2049 rend un formidable hommage à l’oeuvre de Ridley Scott. Visuellement sublime, le film de Denis Villeneuve utilise d’abord l’image pour faire surgir la réflexion principale de la saga, opposant toujours humanité et robotique. Les spectateurs recevront une bonne partie des réponses qu’ils sont venus chercher, mais quitteront la salle avec de nouvelles interrogations. Une passation de relais aussi élégante que puissante, qui confine au tour de force.