Critique

[Critique] Chernobyl : Tristes atomes

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Henri le

Sortie sans vraiment crier gare, la mini-série Chernobyl a réussi à attirer l’attention des spectateurs semaine après semaine, en affolant les compteurs de sites comme Imdb ou Metacritic. Focus sur un succès nucléaire.

L’industrie du cinéma traite l’histoire arbitrairement, et parfois de manière opportuniste. Alors qu’HBO vient de terminer son grand-œuvre avec le finale de Game of Thrones, voilà que le studio nous livre un récit court, tout à fait dans l’air du temps. À l’heure ou des millions d’êtres humains commencent à se préoccuper du sort de la planète, Chernobyl nous replonge dans l’une des pires catastrophes écologiques jamais survenues.

On aurait aimé ne jamais le dire, mais elle le méritait. L’accident nucléaire de 26 avril 1986 est certes connu de tous, imprimé dans nos mémoires comme une date d’école, mais ses tenants et aboutissants restent opaques pour une majorité de personnes. Une méconnaissance intimement liée à une volonté politique d’atténuer la gravité de l’évènement, mais également à un manque d’outils de compréhension de la part du grand public. Conscients de la complexité du matériau original, Craig Mazin et Johan Renck diluent leur histoire sur cinq épisodes d’environ une heure.

Le récit n’est pas linéaire, et opère des bonds dans le temps bien que le point d’orgue reste le moment exact de l’incident. Le procédé est maîtrisé et le sort de chaque protagoniste reste lisible. Le réalisateur s’est basé sur de nombreux rapports et images d’archive qu’il a parfois reproduite à l’identique.

Cette documentation, bien connue de ceux qui se sont intéressés à la question, prend ici vie sous nos yeux. Sujet complexe oblige, on n’échappe pas à des phases d’explications vulgarisées, mais précises du fonctionnement de la centrale. Mais ces dernières sont plutôt brèves, et franchement limpides, à l’image de ce topo fait en urgence dans un hélicoptère militaire qui nous rappelle qu’on s’apprête à survoler la mort.

Ce didactisme n’est jamais redondant et permet, jusqu’au dernier épisode, de décortiquer comment l’incompétence des hommes et la faiblesse de la technique nous a menés au bord du gouffre. Le constat charge violemment un empire soviétique en fin de vie mais gonflé d’orgueil, recroquevillé dans un mensonge qui aurait pu avoir des conséquences encore plus grandes sans l’action du prolétariat qu’il était censé défendre.

La simple évocation de la catastrophe n’assurait pas de tenir en haleine les spectateurs. En ce sens, le nucléaire a toujours représenté un vrai défi cinématographique. À moins de montrer des créatures irradiées, pour la plupart fantasmées, l’image seule a bien du mal à retranscrire le danger inhérent au pouvoir de l’atome.

Pour donner corps à ce monstre invisible, Johan Renck développe une mise en scène sobre et maligne, qui passe par le son. Certes, les visages suintent et toussent et la vision d’un cœur en fusion ressemble à l’enfer. Mais comme dans un film d’horreur, la menace s’entend avant d’être vue. Le cri strident d’un détecteur qui s’emballe suffit à nous rappeler qu’un morceau de graphite peut tuer dix jeunes hommes en quelques heures. L’image volontairement délavée renforce l’impression que la radiation enlève toute couleur, toute saveur, à ce qu’elle touche.

La gravité du ton est bien entretenue par le casting, particulièrement bien dirigé. Mention spéciale à Jared Harris et Stellan Skarsgard, qui livrent une prestation fiévreuse sur un sujet semé d’embûches.

On ne peut malgré tout s’empêcher de regretter l’utilisation de l’anglais, et de cet accent presque bourgeois qui détonne vraiment dans un décor si inspiré. C’est d’ailleurs un des seuls défauts de la série, bien qu’on imagine que certains n’accrocheront pas à son austérité historique (sa force en vérité). Chernobyl rend un hommage sincère à des milliers de héros oubliés, un terme pourtant largement galvaudé de nos jours. Respecter les spécificités, et la tristesse mêlée de joie de la langue slave, aurait ajouté encore un peu de force à ce puissant plaidoyer.

Notre avis

Dans un style quasi documentaire, HBO met (enfin) en lumière la catastrophe de Tchernobyl qui aurait pu détruire une bonne partie de l’Europe, et contaminer la planète tout entière. La mise en scène, sombre et sonore, retranscrit à merveille ce danger invisible, et souligne l’incompétence criminelle du pouvoir soviétique. Mais c’est avant tout un vibrant hommage « aux soldats de l’atome », véritable chair à canon du tout premier Stalingrad nucléaire de l’histoire. Poignant et nécessaire.

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