Critique

[Critique] Churchill

Cinéma

Par Henri le

Figure majeure de la Grande-Bretagne, Winston Churchill a conservé une forte aura dans le monde. Mais quel a été son impact sur une des décisions les plus importantes de la Seconde Guerre mondiale ?

Le biopic historique est quasiment devenu un genre à part, et une bonne partie des grandes figures contemporaines ont subi un traitement filmique plus ou moins réussi. Si Hitler et Staline ont forcément fasciné plus que la normale, les figures alliées ont marqué durablement l’imaginaire politique et social des pays concernés. En témoignent encore aujourd’hui les nombreux élus français se réclamant du Général de Gaulle, presque cinquante ans après sa mort.

Soldat, écrivain, peintre et politicien redoutable, Winston Churchill fut l’incarnation du personnage bigger than life et jouit encore d’une popularité très vive en Angleterre et dans le monde. Le simple passage en revue de sa carrière laissait donc la porte ouverte à une biographie héroïque et grandiloquente, particulièrement appréciée par les studios hollywoodiens.

Jonathan Teplitzky ne tombe pas dans cet écueil, et s’intéresse à un moment particulier de la vie du Britannique. Évidemment mis au courant du débarquement américain sur les plages de Normandie, Churchill n’avait pourtant pas partagé l’enthousiasme de ses collègues américains et russes pour l’opération. Grâce à un long passé militaire, composé de victoires mais aussi de lourdes défaites, il avait plaidé pour une campagne beaucoup plus axée sur l’Italie. Conscient du désastre humain qui attendait les soldats, il s’était finalement rangé sous les ordres des Américains. Le récit se focalise sur son refus d’écouter le général Eisenhower, cristallisant ainsi son caractère bien trempé.

Teplitzky livre un film lent et classieux bien qu’assez linéaire. L’image est soignée et les plans n’englobent jamais plus de trois ou quatre personnages à la fois. Un léger filtre jaune vieillit l’aspect des couleurs et renforce l’impression d’un documentaire. Churchill est souvent pris sur un plan de demi-ensemble, qui accentue l’impression du défi gigantesque qui pèse sur sa silhouette courbée. Ces derniers permettent de segmenter les différentes phases de dialogues qui composent l’intégralité du film. Théâtral, voire un peu poseur, Brian Cox donne surtout vie au personnage dans ses élocutions.

Le Britannique livre ici une très belle prestation. Certes grimé, on sent qu’il a tout de même effectué un travail colossal, notamment au niveau des expressions de son modèle. L’impression de voir le politique est vivace, et on croit à ces poussées de colère tant évoquées dans l’histoire. Le reste du casting ne brille pas, mais tient son rôle. On pense à John Slattery, dont la ressemblance avec Eisenhower est assez frappante ou à Miranda Richardson qui incarne Clementine Churchill.

Cette relative furtivité des acteurs secondaires semble voulue. Elle permet de mieux se concentrer sur Winston, mais paradoxalement, nous empêche de plonger plus loin dans l’intimité du personnage. C’est dommageable, d’autant que l’homme avait une vision du monde extrêmement tranchée, qui paraîtrait parfois choquante aujourd’hui.

Une remarque similaire pourrait être formulée sur la première partie du récit. Le film reste évasif sur l’époque de débarquement, s’accordant (à raison) que ce fait historique est connu de tous, mais aura du mal à contenter en anecdotes les véritables férus d’histoire. D’autant qu’elle est ici légèrement romancée, Churchill s’étant finalement rapidement plié aux exigences militaires américaines.

La suite est nettement plus enlevée, puisque Teplitzky choisit de mettre en scène un dilemme personnel. Celui d’un homme qui n’arrive pas à admettre qu’il a changé de statut. Habitué au front, sa vision est celle d’une guerre plus ancienne, comparable à celle d’un Clemenceau chez nous. Et si son action fut prédominante dans le conflit, c’est aussi en tant que politicien. C’est dans la description de cette lente passation interne que le film réussit à retomber sur ses pattes. À un âge pourtant avancé, Churchill entame sa dernière mue, celle de la figure symbolique et des discours radiophoniques exaltés. C’était celle qu’on connaissait, mais sa transposition à l’écran reste convaincante.

Churchill est un film qui ne réussit pas tout ce qu’il entreprend. Porté par la prestation habitée d’un Brian Cox méconnaissable, il réhabilite la figure légendaire du « bulldog anglais », mais a des difficultés à nous en apprendre plus sur l’homme. Teplitzky à la bonne idée de choisir un instant T de la guerre pour cerner un personnage en plein doute quant à son rôle. On ne peut qu’apprécier cette approche différente du biopic, tout en regrettant qu’il ne s’adresse ni aux néophytes, ni (vraiment) aux amateurs d’histoire. Reste à savoir si Darkest Hour, second film à paraître cette année sur le personnage, changera vraiment la vision qu’on avait de lui.