Il faut remonter à 2017 pour comprendre ce que représente Jim Queen dans le cœur des fans. Après le succès des Kassos sur YouTube, qui s’amusaient à dézinguer les personnages de notre enfance à coup de blagues salaces, le studio français Bobbypills avait vu plus grand, en produisant deux saisons de Peepoodo & The Super Fuck Friends, présentée comme la première série animée dédiée à l’éducation sexuelle des adultes, puis quelques autres séries plus confidentielles. Après neuf ans de formats courts, de séries décomplexées et de spectateurs fidèles, l’annonce d’un premier long métrage avait forcément fait du bruit. Jim Queen, sous-titré « à la recherche de la Chloroqueer » avait été lancé à grand renfort de crowdfunding sur Kickstarter et de soutiens publics. Présenté à Cannes et multi-récompensé, le film fait (enfin) son arrivée dans les salles obscures.
Hétérose et wokistan, on en redemande
Jim Parfait est une gym queen parisienne, icône absolue de la scène gay du Marais, suivie par des milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux et obsédée par ses abdos. Sa vie bascule quand il contracte l’hétérose, une IST qui transforme les homos en hétérosexuels. Les premiers symptômes ne se font pas attendre : Jim perd ses abdos, devient obsédé par le foot, et commence à pratiquer le manspreading, (cette habitude qu’ont les hommes à écarter les jambes partout, tout le temps, et surtout dans les endroits qui manquent de place). Sa communauté lui tourne le dos, à l’exception de son plus grand fan Lucien, un twink timide et discret, toujours enfermé dans son placard pour sauver les apparences, mais fou amoureux de lui depuis toujours.
Le duo improbable va devoir s’allier pour mener une véritable guerre sainte contre l’hétérose, et sauver le plaisir prostatique menacé d’extinction. Ensemble, ils partent en quête d’un remède auprès d’un certain Dr Ragoult, médecin radié de la communauté scientifique et ouvertement complotiste. Le problème, c’est que Jim est ce qu’on pourrait vulgairement appeler un gros (gros) con. Il brille par sa superficialité et son arrogance, ne pense qu’à lui, méprise ses admirateurs autant que le reste du monde, et fait passer ses intérêts en priorité, quitte à tourner le dos à tous ceux qui l’aiment.

10 000 références à la minute, et pas une de trop
Avec Les Kassos, Bobbypills nous avait habitué à massacrer les références de notre enfance. Le format plus généreux de Jim Queen permet au studio de se lâcher encore davantage, et de nous offrir un défilé de clin d’œil à la vie réelle, tous plus acides et jouissifs les uns que les autres. Marco Nguyen et Nicolas Athane nous plongent dans les tréfonds de la scène gay parisienne, et force est d’admettre qu’ils connaissent leur sujet. Le film s’empare de lieux existants (le Bears’den, le Quetzal…) que les habitués reconnaîtront. Même les célèbres buissons des jardins du Louvre ont droit à leur moment de gloire.
Que l’on soit ou non familier de la culture queer importe peu, en réalité. Le film est assez malin pour faire pouffer celles et ceux qui savent sans perdre les autres, notamment à travers les yeux candides de Lucien et de sa marraine drag queen Glamydia, figure de la Sœur de la Perpétuelle Indulgence qui initie le jeune homme à la « jungle queer ». Les références ne se limitent d’ailleurs pas qu’au mouvement LGBTQIA+. Jim Queen convoque pendant près d’une heure et demie des dizaines de clin d’œil plus ou moins (souvent moins que plus) à la pop culture. Le film détourne « Partir là-bas » de La Petite Sirène dans une version à nous faire mal aux abdominaux. Il cite La Princesse et la Grenouille, convoque Lady Gaga, Meryl Streep, Kristen Stewart et Céline Dion comme icônes gay. Chaque scène est un ramassis de références politiques et pop culturelles, depuis la ressemblance pas si fortuite des méchants avec des personnes existantes, jusqu’à l’immense placard duquel Lucien finit par s’extraire.

Plus profond qu’il en a l’air (et sans poppers)
Sous le délire de surface, Jim Queen est un film beaucoup plus profond (sans mauvais jeu de mots) qu’il en a l’air. La légèreté des Kassos a su peaufiner le discours de Bobbypills, en y ajoutant une sacrée dose de critique sociale. Le film ne fait pas semblant de ne pas avoir de cibles : les hommes cisgenres hétéro et leur incapacité à se remettre en question, les conflits entre associations gay, lesbiennes et trans qui tournent souvent au ridicule, le médecin aux allures de savant fou qui pense changer le monde à coup de chloroqueer, la ministre de la Santé aux cheveux blancs qui s’appelle Christine… Tout est politique, et derrière son humour, Jim Queen ne fait pas exception. La Gay-stapo, qui veut activement « convertir » les hétérosexuels signe un miroir grossissant assumé de la Manif pour Tous et des adeptes des thérapies de conversion. De son côté, difficile de ne pas voir dans l’hétérose une métaphore du sida, marquée par le silence des autorités et la stigmatisation de ceux qui en souffrent.

Le film prouve qu’en plus de taper sur la société patriarcale et hétérocentrée, il sait aussi taper sur sa propre communauté pour en dénoncer les travers. Et c’est peut-être là qu’il trouve tout son impact. En se moquant de tout le monde, Jim Queen montre que son public est capable de rire de lui-même, sans perdre la substance de son discours. Le dénouement du film participe à ce grand n’importe quoi, en affirmant sa portée politique et militante.
Des voix qui portent, une animation qui déchire
Le casting vocal mérite qu’on s’y attarde. Alex Ramirès prête sa voix à Jim Parfait avec juste ce qu’il faut d’arrogance. Jérémy Gillet campe un Lucien attachant, quand Shirley Souagnon en Glamydia, prend l’écran en otage à chacune de ses apparitions.

Côté animation, Bobbypills tient ses promesses et même un peu plus. Le studio avait bâti sa réputation sur des formats courts au style reconnaissable, entre aplats de couleurs franches, contours épais et corps aux proportions délibérément excessives. Sur une heure vingt, la patte tient, et elle tient bien. Les corps des Gym Queens sont des sculptures de muscles improbables option poutre apparente, quand les bears, les kiffeurs et le reste de la jungle queer décrite par Glamydia ne sont pas en reste. C’est beau, fluide et assumé : l’animation française adulte s’expose dans ce qu’elle fait de mieux, ni très sage ni très propre, mais précise et efficace.
Jim Queen va faire des dégâts (et c’est une très bonne nouvelle)
Bobbypills avait tout à perdre avec ce premier long métrage. Le studio a choisi de tout mettre sur la table, la satire sociale, la tendresse, la vulgarité assumée et des références par centaines. Le studio ressort avec un film qui fonctionne aussi bien comme une déclaration d’amour à la communauté queer que comme un uppercut à tout ce qui l’abîme, de l’extérieur aussi bien que de l’intérieur. Si le film n’est clairement pas destiné aux enfants (il est officiellement déconseillé aux moins de 12 ans, ce qui nous semble un peu léger), il brille par son humour, son intelligence, et sa capacité à toucher juste là où il faut.
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