Dans nos vertes contrées, le cinéma du merveilleux n’est pas franchement représenté. Si le Royaume-Uni et les États-Unis s’en donnent à cœur joie, de Harry Potter au Seigneur des anneaux en passant par Game of Thrones, l’Hexagone rechigne encore à explorer des contrées lointaines peuplées de nains, d’elfes et d’orques sanguinaires. Seul Alexandre Astier semble avoir véritablement tenté l’aventure, d’abord sur le petit, puis le grand écran. Le réalisateur et scénariste a eu la bonne idée d’aborder le genre sous le prisme de l’historique et de la comédie, sans doute une manière de rassurer les producteurs un peu frileux. Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas QUE pour les geeks. La preuve avec Le Roi du Game.

Eric Judor adopte plus ou moins la même stratégie, rappelant durant toute la promotion que l’idée était d’explorer l’univers du jeu de rôle grandeur nature, sans le parodier (c’est important), pour raconter la quête d’un homme. Alexandre est un père de famille qui cherche désespérément sa fille devant passer un entretien pour une grande école. Mais l’adolescente a mieux à faire : jouer les chefs de clans dans un immense jeu de rôle médiéval fantastique. Judor ne donne donc pas tout à fait dans la quête épique, il en adopte les codes pour mieux les détourner.
Ça marche au début…
Judor ne s’embarrasse pas de préambule et plonge ses spectateurs dès les premiers instants de la quête de son personnage. Dès l’introduction, l’acteur principal se coiffe d’une longue perruque blonde, enchaîne les références à des monuments de la culture geek mondiale, de Star Wars au Seigneur des anneaux. Comme souvent, il est le poisson hors de l’eau, entouré d’illuminés qu’il ne comprend pas. C’était déjà la mécanique de Problemos, qui confrontait Judor aux zadistes. Dans Le Roi du Game, on ne se lave toujours pas les cheveux mais on pourfend du troll.

Les scénaristes ont au moins eu la bonne idée de réinventer un peu les personnages et surtout d’abandonner la misogynie crasse de Problemos. Dans les premiers instants, la magie opère et l’exploration de ce monde fantastique fonctionne. La formation de la troupe, les premières missions, Le Roi du Game installe une intrigue certes très convenue, mais plutôt efficace.
Si l’on peut regretter une certaine propension à faire reposer la comédie sur des gags très attendus, Judor sert au départ exploité toutes les possibilités offertes par le genre pour raconter la quête épique d’Alexandre. Marc Labreche, connu pour sa série Le Cœur a ses raisons, est hilarant par endroits, Alexandra Lamy ne démérite pas. L’alchimie entre Judor et Hafid Benamar est un peu en retrait ici, alors même que c’était ce qui faisait le sel de la série Platane sur Canal+. Dommage de ne pas avoir exploité l’idée d’une amitié sur le long terme pour renforcer les dynamiques de groupe.
… et puis ça s’effondre
Parce qu’au bout du compte, malgré son envie d’offrir un pastiche au Seigneur des anneaux, Le Roi du Game peine à donner vie à ses inspirations. La réalisation est très sage, hormis une scène dans une caverne. Mais surtout, Le Roi du Game peine à émuler les mécaniques du jeu de rôle. On ne peut pas s’empêcher de se dire, alors que le final traine en longueur, que Judor aurait pu s’inspirer de nos voisins américains et plus particulièrement Donjons et Dragons : L’honneur des voleurs. Les réalisateurs étaient parvenus à s’emparer des ressorts des campagnes pour les mettre au service d’une aventure maligne et rythmée. Ici, les blagues autour du GN finissent par ennuyer. Le film se repose trop sur ses saynètes et assez peu sur l’architecture d’une bonne comédie d’aventure.

Judor aurait pu se montrer plus piquant, plus implacable, mais on sent que le réalisateur est sur la retenue. La communauté geek lui fait-elle trop peur ? Difficile de le savoir, mais il ressasse de nombreuses blagues pour éviter de trancher plus franchement dans le lard. Judor avait infusé son Problemos de satire, son Le Roi du Game reste étonnamment gentillet. On ne peut pas s’empêcher de se dire que les scénaristes et Judor sont passés à côté du vrai sujet autour de la fantasy ou même d’un moyen-âge fantasmé.
Le Roi du Game a été développé sous le nom de travail Le Puy des Oufs. À une heure où l’extrême droite s’empare de l’imagerie de Tolkien pour construire son discours, son argumentaire sur la lutte des peuples, un retour à la tradition, les scénaristes auraient eu tout à gagner à se montrer plus corrosifs. Mais bon, il fallait faire une vingtaine de blagues sur la perruque d’Eric Judor, donc…
Est-ce que l’on attendait un peu trop du Roi du Game ? Sans doute. Est-ce qu’on a passé un mauvais moment ? Pas du tout. Est-ce qu’on est pour autant sur la meilleure comédie de l’année ? Non plus.