Critique

[Critique] The Voices : Vous ne regarderez plus votre chat de la même manière

Cinéma

Par Henri le

Après avoir séduit la critique et les spectateurs avec les tribulations iraniennes qu’étaient Persépolis et Poulet aux Prunes, Marjane Satrapi a voulu voir ailleurs. Et c’est outre-Atlantique que la réalisatrice nous emmène dans cette comédie horrifique loufoque, mais perfectible.

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Marjane Satrapi est une cosmopolite avérée, et le prouve une nouvelle fois avec The Voices, un long-métrage diamétralement opposé à ses travaux précédents. Après le Moyen-Orient et l’Europe, la réalisatrice continue son tour du monde et pose ses valises aux États-Unis, avec une histoire plutôt atypique.

Jerry Hickfang (incarné par Ryan Reynolds) est un trentenaire célibataire profondément perturbé, qui travaille dans une usine de baignoire. Atteint de schizophrénie aiguë, il suit un traitement médicamenteux qui l’empêche d’être violent. Mais ce n’est pas de l’avis de Mr Moustache, son chat cynique qui le pousse à suivre ses dangereuses pulsions. Seul Bosco, son chien placide tente de le raisonner. Il tombe amoureux de Fiona (la plantureuse Gemma Arterton), et revivifié par cette idylle, oublie peu à peu de prendre ses médicaments. Une occasion en or pour le félin.

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Avec The Voices, Satrapi tente un grand écart assez rare au cinéma, puisqu’elle mélange thriller horrifique et humour bon enfant. Deux genres contradictoires, qui fonctionnent pourtant à merveille dans le premier tiers du film. Notamment grâce à un casting inspiré, qui offre enfin un rôle intéressant à Ryan Reynolds, perdu dans les limbes hollywoodiennes (Green Lantern…) depuis le très tendu Buried. L’acteur, qu’on n’aurait jamais cru voir dans pareille comédie, se révèle très convaincant, et rassure pour le prochain Deadpool. Il capitalise avant tout sur son visage éberlué, et arrive à faire passer ce malade mental pour un grand dadais attachant. Visiblement très impliqué, il double également ses deux animaux domestiques avec malice. Mention spéciale à Mr Moustache, pour qui il adopte un accent écossais assez irrésistible. Les jolies Anna Kendricks et Gemma Arterton accompagnent ce trio de leur bonne humeur, jusqu’à ce que le script s’emballe.

Car Jeffrey tue, et fait causette avec les cadavres de ses victimes. Le spectateur est d’autant plus dérangé que ces scènes irréelles prêtent à sourire. Satrapi filme les dialogues avec les animaux et les morts de manière parfaitement naturelle, et y ajoute une mise en scène kitsch et acidulée de l’Americana. On suit les pérégrinations de notre tueur avec un sourire en coin, même si l’ensemble s’essouffle après le second homicide. C’est impatient que l’on attend les interventions du chat, qui rabaisse toujours son maitre un peu benêt, et le chien fidèle qui le soutient. Cette inversion des rôles est définitivement le point fort du film, et on aurait aimé que cela représente une part plus importante de l’ensemble.

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Au lieu de ça, la réalisatrice tente de raccorder son intrigue à un certain réalisme, comme pour signifier l’intérêt réel qu’elle a pour les serial killer. On se retrouve à jongler entre un monde fantasmé et la réalité moins glorieuse d’un homme qui découpe ses victimes. Si Marjane Satrapi a pris soin d’effacer toutes connotations sexuelles du personnage de Jerry (souvent présent dans les actes de ce genre d’individus), l’enfance troublée et la traque de la police sonnent quand même comme un contre-emploi. La conclusion totalement délirante du film fait justement office de soupape de décompression. À vouloir jouer sur les deux tableaux, la réalisatrice n’arrive pas à faire ressortir la quintessence des deux genres auxquels elle s’attaque. Mais comme on pouvait s’y attendre, c’est quand même dans l’exercice de la comédie qu’elle convainc le plus.

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Avec The Voices, Marjane Satrapi signe un long-métrage plutôt déjanté, et offre à Ryan Reynolds l’occasion rêvée de revenir sur la scène (indépendante ?) américaine. Les dialogues sont souvent savoureux, et la mise en scène très colorée vaut effectivement le coup d’œil. On regrette simplement que la réalisatrice essaye de conserver les aspects les plus réalistes du thriller dans la seconde partie du film, au lieu de dériver totalement dans la comédie. En découle un film hésitant, qui malgré son capital sympathie, aura du mal à marquer durablement le spectateur.