
Une assistance qui dérange
Le samedi 3 mars, de nombreux journaux et magazines spécialisés annonçaient la nouvelle : l’IFAB, l’instance qui fixe les règles du football, avait décidé d’adopter l’arbitrage vidéo pour la Coupe du Monde du 14 juin au 15 juillet en Russie. Un véritable événement dans ce sport, autant adulé que détesté. L’objectif est clair : éviter les mauvaises décisions et faire en sorte que les arbitres puissent corriger d’éventuelles erreurs de jugement. Attention toutefois, cette solution ne peut être utilisée trop souvent pour ne pas prendre le dessus sur le rôle de l’arbitre central, l’homme qui dirige le match et qui s’assure de sa bonne tenue. On évoque alors quatre cas durant lesquels on peut avoir recours à la vidéo :
- Après un but marqué (afin de signaler un hors-jeu ou une faute)
- Sur une situation pouvant amener un penalty ou à l’inverse, l’annuler
- Pour un carton rouge direct, les arbitres assistants vidéo pouvant demander que l’arbitre central réévalue son jugement
- Pour corriger une erreur d’identité d’un joueur sanctionné
Durant les phases de poule de la Coupe du Monde, on a comptabilisé pas moins de 17 utilisations de l’assistance vidéo avec 14 penaltys accordés, 2 buts annulés pour cause de hors-jeu et un carton attribué. L’équipe de France a notamment bénéficié de cette technologie lors de son entrée en lice dans la compétition, face à l’Australie, avec un penalty accordé à Antoine Griezmann pour une faute qui n’avait pourtant pas été sifflée initialement par l’arbitre central. Alors, la vidéo, c’est du tout bon ?
“Une illusion de justice“
Pas pour tout le monde. Si certains grands noms du football s’expriment en faveur de cette solution « d’avenir » dans le football (Diego Maradona et Zinedine Zidane par exemple), d’autres, comme Michel Platini, pensent que c’est une erreur : « J’estime que c’est une mauvaise chose. Maintenant, si les tests montrent que c’est une bonne chose, pourquoi pas. Je pense que ce n’est pas bien, et que cela ne marchera pas. Le football est beau, car ce jeu est beau. Pas parce que l’arbitre prend, ou pas, la bonne décision. Je ne veux pas qu’on fasse du tort au football. »
Une technologie qui ne favorise pas le beau jeu. Voilà l’argument adopté par les anti-vidéo qui estiment que l’utilisation d’une assistance quelle qu’elle soit, surtout pour modifier le comportement décisionnaire de l’arbitre, aura tendance à dénaturer l’essence même du football. Pourtant, depuis plusieurs années, la vidéo existe dans d’autres sports. Depuis 2001 en Rugby dans les compétitions internationales et 2006 pour le Top 14. Bien qu’il y ait, encore, quelques réfractaires, beaucoup de supporters et dirigeants apprécient de pouvoir compter sur cette alternative. Il en est de même dans le football américain, nommé NFL, qui a recours à l’assistance vidéo depuis 1999 et qui, après quelques remous, a été unanimement adoptée.

Cette solution ne rencontre donc pas une adhésion totale. Un constat étrange lorsqu’on sait que le but est d’éviter l’erreur humaine et qu’elle ne prenne pas trop de place dans le football. « Le grand péché du monde moderne, c’est le refus de l’invisible » notait l’écrivain parisien Julien Green. Il faut donc penser que l’injustice (un but qui aurait dû être refusé ou un penalty oublié) fait partie intégrante du football, à l’inverse d’une nouveauté technologique qui n’y a pas sa place. Cet écran supplémentaire « qui s’interpose entre le spectateur et l’événement » ne devrait pas être là. « On ne juge pas la réalité, mais l’image, ça n’a pas de sens », déclare Jean-François Diana, Maître de conférences à l’Université de Lorraine. « C’est une illusion de justice », affirme-t-il.
[nextpage title=”Une technologie d’avenir ?”]Pourtant, comme expliqué plus haut, les résultats de l’assistance vidéo sont à la hauteur des espérances. Les joueurs eux-mêmes ont intégré cette option dans leur esprit et n’hésitent plus à demander à l’arbitre qu’il aille revoir lui-même l’action au bord du terrain, sur le petit écran mis à sa disposition. Mais à aucun moment les sportifs ne jouent un rôle dans l’arbitrage vidéo. Seuls l’arbitre et ses assistants, qu’on compte au nombre de treize dans une cabine spéciale, peuvent avoir accès aux images, aux ralentis, sous différents angles.
Dans ce sens, il est assez étrange de contester l’avènement de cette solution. L’exemple est simple : s’il n’y avait pas eu d’assistance vidéo, l’équipe de France n’aurait pas ouvert le score contre l’Australie et serait restée à 0-0, peut-être jusqu’à la fin du match. L’arbitre central n’avait pas vu la faute du défenseur australien Risdon sur Antoine Griezmann. Heureusement, ses assistants lui ont conseillé d’avoir recours à la vidéo pour corriger son jugement. Après analyse des images, c’est bien ce qu’il a fait.

Surtout, cette nouvelle option oblige les joueurs à défendre plus intelligemment, et à moins se laisser aller à des comportements peu fair-play. L’intelligence tactique passe avant la roublardise, et c’est peut-être là que se trouve la plus grande valeur ajoutée de l’assistance vidéo.
« L’arbitrage vidéo va aider les arbitres. Le football est un jeu et nous avons la responsabilité qu’il soit le plus juste et transparent possible. [Avec l’arbitrage vidéo], on passe d’une erreur grave toutes les trois rencontres, à une erreur grave tous les 19 matches » expliquait le président de la Fifa Gianni Infantino en avril dernier.
L’Homme avant tout
Car oui, à l’inverse de ce que l’on entend parfois, l’humain est toujours au centre du jeu. Au final, ce n’est pas la vidéo qui fait un choix, mais bien l’arbitre. C’est toujours sur l’homme que tout repose : sur sa vision, son expertise et, à la fin, sa décision. Bien que l’on puisse comprendre les positions de certains, il est exagéré d’affirmer que cette nouvelle méthode déshumanise totalement le football. Elle le rend simplement plus moderne, et pour beaucoup, un peu plus impartial.

Reste une grande question : à quoi ressemblera le football de demain ? Si le débat actuel sur la vidéo est ouvert et surtout légitime, il importe également de penser à l’avenir de ce sport. La technologie évolue souvent plus rapidement que ce qu’on pourrait croire et il n’est pas insensé de se demander si un jour, les « arbitres vivants » disparaîtront complètement du terrain. Avec les progrès actuels de la science, qu’est-ce qui nous dit que ce ne sont pas des robots et/ou des intelligences artificielles qui vont prendre les décisions, effaçant totalement par la même occasion “l’erreur humaine” ? Il parait toutefois peu probable que, dans ce domaine, on laisse une machine prendre les décisions. Le football, c’est aussi une histoire de passion et de cœur, critères dans lesquels la technologie n’est pas douée. Un arbitre, même assisté de la vidéo, sait à quel moment un joueur psychologiquement faible a besoin d’être remis dans le droit chemin ou réconforté. Il serait ainsi révoltant de se passer de « l’homme en jaune » dont le regard a beaucoup à apporter. Car le football, c’est avant tout un sport populaire qui fait vibrer les foules et les rassemble, vidéo ou non.