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[Dossier] X-Men : Charles Xavier – Magneto : une histoire classée X ?

Non contents d’avoir créé parmi les plus célèbres super héros de l’univers Marvel, Stan Lee et Jack Kirby ont en plus fait en sorte de s’attaquer chaque fois à des sujets profonds avec les personnages qu’ils développaient, au-delà des simples affrontements manichéens entre gentils et méchants. Dérives de l’arme atomique et du nucléaire, impérialisme américain, frustration de l’adolescence ou encore défense des égalités sociales et ethniques… cacher de la sociologie dénonciatrice derrière des costumes moulants, il fallait y penser. Et les deux personnages qui nous intéressent aujourd’hui, Xavier et Magneto, sont sans doute deux des figures les plus emblématiques de ce qu’était un personnage de comic book pour ces monstres sacrés. Analyse à quelques jours de la sortie en salles du prochain film X-Men, Apocalypse.

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[nextpage title= »Égalité de droits »]

En 1963, fort des succès de Amazing Spider-Man, Iron Man, Hulk, Thor et les Quatre Fantastiques, Stan Lee décide de créer une autre équipe de super héros. Mais cette fois, il n’a pas envie de leur donner leurs pouvoirs suite à un accident. Cette fois, il va dire que ce sont des mutants, nés avec ces capacités. Sans le savoir, il va alors créer l’un des pans les plus solides et les plus prolifiques de tout l’univers Marvel. Il s’associe une nouvelle fois à Jack Kirby, qui pour sa part développe le concept des jeunes faisant partie d’une école spéciale, où ils sont éduqués et entraînés par un mutant télépathe nommé Charles Xavier. Le but de Xavier ? En faire les X-Men, une équipe de héros qui jure de protéger ceux qui veulent les opprimer. Face à eux se trouve la Confrérie des Mauvais Mutants, dirigée par Magneto, un mutant pour sa part assez énigmatique, qui contrôle les champs magnétiques.

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Le point commun entre Xavier et Magneto ? Leur désir de protéger les mutants et de faire reconnaître leurs droits. À ceci près que là où Xavier cherche l’approche pacifique (mais sans la force anis), Magneto veut imposer sa vision sur le monde et faire payer aux non-mutants toutes les souffrances imposées à ses pairs. Cette lutte pour les droits d’un groupe de personnes jugées sur le simple fait de leur différence n’est pas un thème que Lee et Kirby vont choisir par hasard, puisque nous sommes alors en pleine période de lutte pour les droits des noirs et l’abrogation de toute forme de discrimination. Une loi (le Civil Rights Act) passera d’ailleurs l’année suivante, rendant illégale toute forme de discrimination reposant sur l’ethnie, la couleur, et plus tard le sexe, la religion, et l’origine nationale. Le racisme anti-noirs est alors très présent aux Etats-Unis et Stan Lee décide d’en faire le point central de sa nouvelle série… non sans maquiller un peu les angles.

[nextpage title= »I have a dream ! »]

Ce désir de coller au mouvement pour les droits des noirs va d’ailleurs se retrouver dans le choix même des deux icônes principales de l’univers des X-Men : Le Professeur X et Magneto.
En effet, on note alors, dans le monde réel, deux hommes qui se font plus remarquer que les autres dans ce contexte de lutte pour l’égalité des droits entre blancs et noirs. Un pasteur s’érige à la tête du mouvement pour les droits civils afro-américains. Cet homme, qui prône la désobéissance pacifiste, un certain Martin Luther King Jr., deviendra notamment célèbre pour son fameux discours commençant par « I have a dream. » (« J’ai un rêve. »), mais aussi et surtout pour l’étendue de son implication dans la lutte pour les droits des noirs. C’est lui qui va servir de modèle pour créer Charles Xavier, militant pacifiste, brillant intellectuel, et plus grand télépathe du monde (quoi que sur ce dernier point, on n’est pas sûrs pour Martin Luther King jr.).

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Face à cette icône historique, se dresse un autre homme, lui aussi déterminé à en finir avec les humiliations et les injustices quotidiennes que vit le peuple afro-américain. Mais pas en distribuant des muffins à la framboise… Cet homme, c’est Malcolm X. Né Malcolm Little, et aussi connu sous son nom musulman el-Hajj Malik el-Shabazz, Malcolm X est un musulman religieux et un activiste forcené des droits de l’homme. Sa parole étant plus radicale que celle du pasteur King, certains le voient comme un des plus grands porte-paroles de la cause noire, alors que d’autres lui reprochent de prôner un certain racisme et de faire l’apologie d’une certaine forme de violence. Tout comme celle du personnage qu’il va inspirer, la vie de Malcolm X va être plutôt mouvementée et brutale. Orphelin très jeune, il va se retrouver livré à lui-même avant de passer par la case prison. C’est là qu’il découvrira l’Islam et débutera sa nouvelle vie. Hyper charismatique, son influence sur le peuple noir et sur la Nation Islamique Américaine en font un des personnages clé de l’histoire des afro-américains. C’est tout naturellement qu’il va servir de modèle à Magneto, un activiste mutant tout aussi charismatique et tout aussi puissant, aussi bien par ses mots que par ses actes. Notons tout de même que Malcolm X n’a jamais volé (en tout cas pas dans les airs).

Nous voilà donc avec deux figures emblématiques et un sujet hypersensible, qu’il va falloir cacher suffisamment sous une couche de fiction, de super pouvoirs… et de héros à la peau blanche.

[nextpage title= »Jean-Luc Picard en fauteuil ? »]

On pourrait se demander pourquoi Stan Lee n’a pas utilisé de personnages noirs dans les X-Men. Il est important de noter que le premier super héros noir Marvel, Black Panther (que l’on a découvert récemment au cinéma dans Civil War), n’est apparu que trois ans plus tard, en 1966. Avant cela, il était très compliqué pour un éditeur de prendre le risque de mettre des noirs au premier plan dans une série de super héros. Oui, 1963 et une pensée d’un autre âge. Ça fait frissonner, un peu, non ?

Stan Lee choisit donc d’éviter la censure et privilégie un casting tout blanc. Difficile d’ailleurs de faire plus blanc que le Professeur Charles Xavier, mutant chauve et paraplégique, cloitré dans son fauteuil roulant et doté de pouvoirs télépathiques incroyables. Xavier est capable de lire dans la tête de n’importe quel être vivant se trouvant dans un rayon de 400 kilomètres, et peut manipuler les esprits autour de lui pour changer leur vision de la réalité. Il peut ainsi se rendre invisible à leurs yeux, provoquer des amnésies plus ou moins totales ou encore les faire sautiller sur un pied en aboyant (comme le prince Akeem avec sa promise dans Un prince à New-York).
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Alors qu’il pourrait aisément manipuler les principaux chefs d’État pour qu’ils tiennent un discours de paix à la télé et ratifient un traité pour l’égalité des mutants, Xavier choisit la voie plus difficile de protéger les humains des nombreuses menaces qui pèsent sur leur tête, dans l’anonymat et bien souvent en se prenant un vilain retour de bâton. Les humains sont souvent montrés dans X-Men comme étant aveuglément enragés contre les mutants, même quand ces derniers viennent de leur sauver la vie. Au sein même de sa jeune équipe des X-Men, ces comportements divisent. Certains ont du mal à comprendre pourquoi il faudrait aider ces gens qui haïssent sans raison réelle les mutants, et d’autres sont littéralement dévoués à la cause de Xavier. D’ailleurs, afin de recruter toujours plus de mutants, Xavier va développer Cerebro, un casque qui décuple les capacités télépathiques de quiconque le place sur son crâne, et l’utiliser pour localiser les mutants à travers le monde. Le genre de méthode qui plairait à Manuel Valls, à n’en pas douter.

Considéré comme l’un des dix personnages les plus intelligents de l’univers Marvel, Xavier n’est pas qu’un Gandhi américain. Il est aussi connu pour être un manipulateur (avec ou sans l’utilisation de ses pouvoirs) et possède même une part sombre et a déjà avoué qu’il devait lutter quotidiennement pour l’occulter. Et c’est sans doute cette part d’ombre qui fait qu’il comprend, à défaut de la partager, la philosophie de son éternel rival et néanmoins ami, Magneto.

[nextpage title= »Soyez sympa, rembobinez »]

Pour mieux comprendre les motivations de Magneto, il convient de revenir un peu sur son histoire. Magneto, né Max Eisenhardt, a vu ses parents se faire exécuter dans un camp de concentration durant la seconde guerre mondiale. Ne cherchez donc pas à calculer son âge, les comics pour ça c’est magique, personne -ou presque- ne vieillit. Ce drame va alors éveiller ses pouvoirs mutants et planter la graine de sa haine de l’être humain. Quelques années plus tard, alors qu’il a refait sa vie et a eu une petite fille, un groupe d’humains, sans doute jaloux ou apeurés par ses capacités, mettent le feu à sa maison, tuant sa fille par la même occasion. Max, fou de rage, tue tout le groupe et rase la moitié du village, avant de fuir et de changer d’identité. Vivant désormais en Israel, il va rencontrer Charles Xavier et se lier d’amitié avec ce dernier, avant de comprendre que leur point de vue sur la ségrégation des mutants est trop divergeant. Il fuit alors Israel pour devenir le Magneto que l’on connait désormais, sorte de terroriste voué à la cause mutante, affublé d’une jolie cape et surtout d’un casque qui, en plus d’avoir trop la classe, bloque les attaques télépathiques.

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Là où Charles Xavier peut être considéré comme un mix entre Martin Luther King Jr. et Mohandas Karamchand Gandhi, on peut assez facilement constater que Magneto est lui un savant mélange entre Malcolm X et Adolf Hitler. Le parallèle avec Hitler est d’ailleurs l’un des points les plus intéressants de sa personnalité, puisqu’en voulant à tout prix combattre les extrémismes humains et la haine aveugle que certains pouvaient porter aux mutants, Magneto a fini par devenir ce qu’il voulait absolument répudier : un dictateur sanguinaire, aveuglé par une haine pure et cristalline.

[nextpage title= »De grands pouvoirs… ben c’est bien »]

Pour parvenir à ses fins, Magneto peut compter sur sa capacité à contrôler les champs magnétiques. Ce pouvoir lui permet par exemple d’entrer en lévitation, en modifiant le champ magnétique autour de lui, ou de manipuler tout objet fait de métal. Les limites de ses capacités ne sont à ce jour pas connues, mais on l’a déjà vu manipuler des astéroïdes ou encore, sans aucun effort, un sous-marin nucléaire de 30 000 tonnes. Ça fait déjà un beau bébé. Il peut aussi réarranger la matière à un niveau subatomique, mais comme ça reste un poil plus compliqué que de résoudre un Rubick’s Cube, c’est une tâche à laquelle il ne s’adonne que rarement. Ses capacités lui permettent aussi de projeter des champs de force, qu’il peut utiliser pour se défendre, ou tels des projectiles, pour attaquer. Anecdote amusante (enfin ça dépend pour qui), Magneto a un jour dépossédé Wolverine de la couche d’adamantium recouvrant son squelette, en la liquéfiant et en la faisant sortir par les pores de sa peau. On sait rigoler, chez les mutants.

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Et comme si tout ça ne suffisait pas, Magneto est connu pour être un génie en manipulation génétique ou encore en ingénierie, il parle couramment de nombreuses langues et peut aisément détecter ce que quelqu’un pense rien qu’en regardant son visage. Évitez donc de jouer au Poker avec lui.

[nextpage title= »Good friends, better enemies »]

Les différences d’approche entre Xavier et Magneto sont nombreuses. Par exemple, alors que Xavier a choisi d’établir sa base d’opérations dans le conté de Westchester, New York, donc en plein milieu des non-mutants, Magneto lui, s’est aménagé un astéroïde (nommé Asteroid M… l’ego du mec, quoi) entouré par des petits satellites ne pouvant être détruits sans risquer de causer de gros dégâts sur Terre. C’est sur cette base, de nombreuses fois détruite et reconstruite, qu’il va fomenter ses plans, entouré de sa confrérie des mauvais mutants.

Ironiquement, les deux premiers membres de cette confrérie ne sont autres que Quicksilver (Vif-Argent) et Scarlet Witch (la Sorcière Rouge), dont Magneto n’apprendra que bien plus tard qu’ils sont ses enfants biologiques. On peut se demander pourquoi avoir incorporé le mot « mauvais » dans le nom de son équipe… Officiellement, Magneto l’a fait pour forcer Xavier à jouer le rôle du gentil, l’enfermant ainsi dans un rôle dans lequel il serait plus simple de le manipuler. Officieusement, comme Stan Lee le confiait plus tard « On était un peu cul-culs, à l’époque… ».

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Autres différences, Xavier refuse de tuer, même des ennemis de la cause, alors que Magneto n’a aucun problème avec l’idée d’exterminer des non-mutants, par légitime défense ou juste pour marquer le coup. Cela n’empêchera pas les deux leaders d’être très fortement liés l’un à l’autre et d’accepter, lors de certains moments de crise, l’aide de celui qu’ils combattent habituellement. Magneto va même prendre la direction de l’école de Xavier pendant l’exil de ce dernier dans l’espace, et en profiter pour mettre un peu d’eau dans son vin (ce qui n’est pas plus mal, parce qu’administrer une école de mutants en étant ivre, c’est un peu difficile…).

[nextpage title= »« Je parle de paix et de pets… » »]

Vous l’aurez compris, ces deux personnages sont très loin du manichéisme habituel des comics de l’époque. Au lieu d’avoir créé un tandem où l’un est un Yin absolu et l’autre un Yang immuable, Stan Lee et Jack Kirby nous mettent face à deux hommes aux convictions fortes, mais tout de même épris de doutes, opposés par la forme, mais unis par le fond. Leurs âmes blessées ne leur accordant aucun répit, leurs actions de chaque instant étant conditionnées par un désir propre, mais aussi par les actions de l’autre, en face. Un peu comme si Magneto savait qu’il devait être ce dictateur à la poigne de fer, pour faire face à un Xavier parfois un peu trop pacifiste, ou que Xavier devait être prêt à accepter l’inacceptable parce qu’en face de lui Magneto n’était prêt à aucune concession. Une fois de plus, le génie de Stan Lee l’a dépassé et ses personnages ont développé une psychologie bien au-delà de ce qu’on peut attendre d’un comic book de super héros, se battant en collants contre des monstres venus de l’espace.

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C’est dans ces moments-là qu’on peut être fier d’être fan de comics.