Dossier

Fake news, théories du complot et la difficulté de s’informer

Sur le web

Par Julie Hay le

S’il y a bien une chose que l’on retiendra de la pandémie de coronavirus, c’est que les théories du complot se répandent plus vite qu’une traînée de poudre. Les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel dans la lutte contre les fake news, mais il y a encore quelques gestes à adopter pour éviter de succomber aux sirènes des complotistes.

mage created by Hazem Asif. Submitted for United Nations Global Call Out To Creatives – help stop the spread of COVID-19 in collaboration with Talenthouse.

En novembre dernier, le documentaire Hold-up sortait sur nos écrans. Une production qui se définit comme citoyenne et qui vise à raconter « l’histoire secrète » derrière la pandémie. Pendant plus de deux heures, cette production audiovisuelle multiplie les raccourcis et tente de démontrer que le virus du COVID-19 ne serait rien d’autre qu’une machination imaginée pour contraindre les foules. Rapidement, les médias français se sont évertués à contredire les arguments énoncés par ce documentaire. Pour autant, il semblerait que de nombreux internautes aient fait le choix de le visionner puisqu’on estime à plus de 2 millions le nombre de spectateurs du programme. Largement relayé sur les réseaux sociaux, il témoigne d’une nouvelle dynamique en matière de désinformation. Mais quels sont les ressorts de ces théories du complot et Fake news ? Comment s’informer de manière efficace ? Magali Prodhomme, enseignant-chercheur en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Catholique d’Angers et Aurore Teboul, journaliste et responsable d’un programme anti-Fake News sur YouTube nous éclairent sur la question.

Pourquoi les fake news sont-elles plus nombreuses en temps de crise ?

En temps de pandémie, la recrudescence des Fake news s’explique selon Magali Prodhomme par la diminution de nos échanges sociaux. “Dans l’espace social, on déconstruit l’actualité. L’échange sert à ça, à opposer des arguments. La démocratie ne peut vivre autrement qu’avec le conflit et le consensus, c’est dans le conflit que la discussion se fait”. Les réunions en famille ou entre amis se faisant moins nombreuses, il était plus difficile de débattre des informations que chacun récoltait. Mais ce n’est pas l’unique raison de ce phénomène selon Aurore Teboul, responsable d’un programme anti Fake news #Mytho sur Youtube et journaliste. « Informer en temps de Covid c’est compliqué. Les gens n’aiment pas le vide et vont aller vers une théorie plus facile à comprendre ». Selon elle, le fait que les institutions politiques et scientifiques avancent à tâtons n’a pas arrangé la situation. « On a demandé à la science de nous livrer des réponses rapidement, alors que cela se fait avec le temps. La science, c’est un domaine qui se contredit sans cesse». On notera aussi que les théories du complot exploitent ce flou pour construire leur argumentaire. Dans le cas de Hold-Up par exemple, les créateurs utilisent à de nombreuses reprises ce que l’on appelle le Cherry Picking. En rhétorique, il désigne la mise en avant de faits ou de données qui donnent du crédit à son opinion, en passant sous silence les contre-arguments.

Myth busters. Image created by Redgirl Lee. Submitted for United Nations Global Call Out To Creatives – help stop the spread of COVID-19.

Les bulles de filtres uniformisent le discours

Ces adhésions massives à des théories du complot vont de pair avec l’organisation de l’information sur les réseaux sociaux, et particulièrement les algorithmes qui personnalisent nos fils d’actualité. En 2011, Eli Pariser théorisait la notion de bulles de filtres. Le militant internet l’a définie comme le filtrage de l’information qui parvient à l’internaute et l’état d’isolement intellectuel et culturel dans lequel il se retrouve quand les informations qu’il trouve sur Internet résultent de cette personnalisation. Concrètement, c’est un peu comme si un kiosque à journaux ne vendait que des titres de presse en accord avec vos croyances et opinions politiques. Pour se rendre compte de cette personnalisation à outrance, il suffit de taper une question sur Google pour voir que les suggestions s’adaptent à la région dans laquelle vous vous trouvez, mais aussi les sites que vous avez l’habitude de consulter. Si par exemple, vous tapez « le réchauffement climatique c’est », vous n’obtiendrez pas la même réponse que votre voisin et donc n’aurez pas accès aux mêmes informations. Sur les réseaux sociaux, c’est le même principe qui s’applique. Si vous lisez, partagez ou aimez des publications relatives au rap, les publications sur le rock vont disparaître de votre fil d’actualité. Si cette personnalisation est pratique à certains égards, elle met aussi à mal l’accès à l’information et plus largement la démocratie. Une situation que déplore Magali Prodhomme, « les écrivains se sont échinés à élargir le monde, les réseaux sociaux sont des immenses prisons de la pensée. On s’autovalide entre nous »

Les réseaux sociaux, arbitres auto-proclamés

Depuis le début de la pandémie, et même l’affaire Cambridge Analytica, les réseaux sociaux tentent de trouver des solutions pour limiter les fake news et autres théories du complot. Cela passe souvent par la mise en place d’outils de vérification et de signalement. Twitter, en pleine période électorale aux États-Unis, a par exemple lancé une fonctionnalité qui alerte les internautes lorsqu’une publication repose sur des faits entièrement ou partiellement faux. Il identifie aussi les publications qui font débat comme c’était notamment le cas lors de la victoire de Joe Biden aux élections américaines. L’algorithme identifie par exemple les publications liées au Covid et appose des informations officielles au message. Lorsqu’en revanche une publication a été épinglée à plusieurs reprises par des internautes, elle peut faire l’objet d’une suppression en bonne et due forme. Les médias et comptes affiliés à des gouvernements sont aussi clairement identifiés pour permettre aux utilisateurs de mieux comprendre les sources de l’information qu’ils partagent.

Photo by Claudio Schwarz | @purzlbaum on Unsplash

Récemment, le réseau social a lancé Birdwatch, son outil de lutte contre la désinformation. Accessible uniquement aux États-Unis pour le moment, il permet aux internautes volontaires d’épingler les messages problématiques et surtout de les annoter, afin de les recontextualiser ou d’en modérer le propos. Le but est sans doute d’éviter un nouveau fiasco démocratique, comme c’était le cas en janvier dernier avec les émeutes du Capitol et le #stopthesteal. Le réseau social invite aussi les utilisateurs à lire les articles qu’ils souhaitent partager dans leur intégralité. « Ça fait gagner du temps. Sur Facebook, il y a des choses qui sont déjà archi débunkées (démythifiée). Ça rassure ceux qui sont dans le doute » confie Aurore Teboul.

C’est aussi une bonne initiative pour Magali Prodhomme : « Je me félicite que Twitter se responsabilise, mais en même temps ça interroge : est-ce que c’est le rôle d’une plateforme d’organiser la parole ? » Elle nous explique que toutes les sciences de l’Information et de la Communication visaient à établir comment les médias influencent, organisent l’agenda politique. Aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux qui prennent cette place. Ils deviennent juges et parties et décident seuls de la manière dont ils organisent la parole.

D’ailleurs, Twitter a récemment fait marche arrière en demandant l’avis des internautes sur la manière dont la plateforme doit modérer les personnalités politiques. Un sondage, lancé en mars dernier, sera clôturé le 12 avril prochain. Si on peut reprocher les moyens mis en place par les plateformes pour organiser et contrôler la discussion en ligne, les dérives de plateformes trop libérales sont nombreuses. L’exemple le plus parlant, la plateforme Parler qui est largement prisée par les supporters de Trump. C’est grâce à elle que certains d’entre eux ont pu coordonner le siège du Capitole américain.

Mais alors comment faut-il s’informer ?

Internet offre une immense porte d’accès à l’information et sur tous les sujets. Il ne faut évidemment pas proscrire son usage pour suivre l’actualité, il faudra en revanche adopter quelques réflexes. S’il existe des outils pour le faire, on pense aux flux RSS d’information comme Feedly ou encore les services de fact-checking des grandes rédactions comme le Monde ou Libération, nos deux interlocutrices s’accordent à dire que la solution se trouve surtout du côté des internautes eux-mêmes. À la manière d’un journaliste, les lecteurs doivent croiser les sources, lire des articles de différents médias pour en tirer le plus d’informations et les confronter.

Aurore Teboul explique qu’une fake news par exemple, n’est jamais entièrement fausse. Il s’agit alors de déceler les éléments qui ne sont pas exacts. « Le but du fact-checking c’est de tout mettre à plat, de décortiquer. C’est prendre individuellement chacune des informations relatées dans un papier ». Elle nous invite aussi à nous interroger : « Il faut se demander pourquoi j’ai très envie d’y croire, si j’adhère autant à cette idée c’est qu’il y a un truc qui cloche ». Elle ajoute : « Il faut se faire l’avocat du diable, essayer de trouver des contre arguments à ce que l’on pense. On peut aussi aller tout bêtement faire une recherche sur le web. Les infox sont souvent rapidement débunkées par les médias et les rubriques de fact-checking. Il faut s’entraîner à s’interroger tout le temps. »

Magali Prodhomme rejoint cette idée et précise “il y a une chose qui me paraît impérative, c’est la pensée de la pensée. Il faut se confronter à ses propres opinons, s’exercer. Le diable est dans les détails, c’est comme une gymnastique”. Cette démarche proactive passe aussi par l’envie de s’affranchir des algorithmes de recommandation. Pour ce faire, on lancera de préférence des recherches en navigation privée ou voire même carrément sur des moteurs de recherches comme Qwant, qui se veut neutre dans l’affichage des résultats. On pourra aussi télécharger l’extension des décodeurs du Monde, qui permet de connaître la nature du site d’information que l’on visite. Baptisée Décodex, elle permet de connaître les détenteurs d’un titre de presse et sa ligne éditoriale dans certains cas. Il identifiera aussi clairement les sites parodiques, comme le Gorafi par exemple.

Enfin, comme mieux s’informer c’est aussi mieux comprendre les mécaniques de recommandation des réseaux sociaux et autres plateformes, on pourra se lancer dans le visionnage de Derrière nos écrans de fumée, l’excellent documentaire disponible sur Netflix . Et pour en découvrir plus sur la rhétorique, on vous invite aussi à regarder les chroniques de Clément Viktorovitch disponibles sur la chaîne YouTube de Clique TV.

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