Dossier

Nihon, go ! Épisode 3 : Akihabara, paradis otaku ou champ de mines ?

culture geek

Par Benjamin Benoit le

Après la culture, cap sur la culture populaire. Focus sur le quartier d’Akihabara, la Mecque des otakus. Sa réputation varie selon les bouches. J’en reviens, et c’est ce qu’on va voir !

Sur la Chūō-dōri, un dimanche après-midi.

Si vous tombez sur ces lignes, c’est que vous connaissez de réputation le quartier d’Akihabara, ou que vous consommez régulièrement de la pop-culture japonaise et que vous souhaitez enfin connaître un lieu où tout – espaces urbains, affichages, commerces et ambiance – sont liés à vos hobbys. Un objet de fantasmes qui fait un peu perdre la tête. D’aucuns diraient « glaireux » « pas fréquentable » ou « pas intéressant ». Parmi vos retours, sur Reddit, le premier quidam venu sur Internet sera toujours là pour vous dire que ce quartier est surcoté depuis de nombreuses années. Car oui, dans les faits, ce que vous venez chercher à Akihabara ne sera jamais vraiment unique au Japon. Alors, on y va quand même ?

Nos précédents épisodes de Nihon, go !

Atterrissage sur planète Akiba

Imaginez. Vous sortez de la ligne Yamanote, et avez déjà retenu par coeur le jingle de la gare d’Akihabara (et ceux des quelques gares avoisinantes) – la gare est un petit complexe qu’on apprivoise très vite. Ligne Keihin-Tōhoku, ligne Chuo, ligne Yamanote, plates-formes de transfert où s’alignent les gashapons, sortie de Chūō-dōri, sortie Central Gate… et sortie Electric Town, où l’on trouve l’équivalent Disneylandesque des otakus adultes. L’ambiance est nerveuse, un peu new-yorkaise, mais on y trouve une humidité sucrée incomparable. Electric Town, c’est avant tout une artère – la Chūō-dōri, donc – de quelques centaines de mètres, autour de laquelle gravite quelques ruelles où l’on trouve boutiques de goodies, de matériel électronique, de jeux, de gadgets et de restaurants. De l’autre côté, un Akihabara résidentiel, rempli de AirBNB qui savent très bien pourquoi les touristes choisissent ce quartier. Inclus : une  route suspendue, des konbinis et restaurants à gogo. On y trouve d’ailleurs de tout, ramens, izakayas et quelques kébabs.

En Mai 2018, Akihabara s’affiche aux couleurs de la série animée inspirée de Persona 5.

De retour dans l’artère, la jungle urbaine. Des gens partout. Les immeubles, en rang d’oignons, trahissent toute la mentalité urbaine de Tokyo – ici, c’est vertical, et les boutiques occupent trois, quatre, neuf étages du même immeuble. Les énormes game centers attirent l’oeil et vous serez promis au bug quand vous verrez, en pleine rue, une affiche de votre série de coeur qui fait trois fois la surface de votre appartement. C’est le moment de faire un aller-retour de contrôle.

La clameur, partout. Et puis soudainement, une odeur persistante d’urine sur le trottoir. Les maids qui distribuent les prospectus sont bien là, et ne calculeront pas les étrangers. Un rythme effréné qui va se poursuivre jusqu’aux encablures de 23 heures, puis c’est le couvre-feu général, Akiba n’est pas Roppongi ou Kabukicho. Les gens sont jeunes, plutot contents d’être là, et il y a autant de japonais que de Youtubeurs qui vloggent avec une GoPro. C’est quelque chose à vivre une fois. À noter que la route est piétonne le dimanche – une tradition arrêtée pour quelque temps en 2008 après un attentat faisant sept victimes.

Bizarre, bizarres

Tâter la température est une chose, mais venir casser un PEL en est une autre. Allons-y gaiement : de nombreuses enseignes y sont dédiées. D’abord « Généralistes », comme Animate ou Mandarake, dont un immeuble entier et de réputation internationale. À quelques pas de l’artère, neuf étages où l’on trouve tout, surtout de l’occasion (comprenez bien que « bon état » veut dire « neuf » pour nous et que quasiment tout est en bon état) et les fameux étages dédiés aux « doujins », mangas amateurs. Souvent porno. Un étage dédié aux hommes, un autre dédié aux femmes, vous aurez compris les contenus respectifs. Ici fleurissent les mangakas de demain, qui se font la main en dessinant vos personnages favoris dans des situations scabreuses. Un nombre incalculable de cercles qu’il sera impossible de situer sans lire les kanjis… ou sans demander aux employés, parfois étrangers comme vous. Pour la débauche, vous pourrez aussi aller dans des magasins spécialisés, comme Melonbooks ou Tora No Ana, qui ont des étages « oeuvres parodiées » voire « oeuvres originales ». Là-bas, vous pourrez y voir des trucs qui vous paraîtront étonnants et zinzins si vous n’avez pas une perception actualisée et précise de la pop-culture japonaise à l’instant T. Ces oeuvres en côtoient d’autres, parfaitement illégales, dans une forte majorité du globe, mais le dessin ou la diffusion du lolicon est un sujet plus laxiste au Japon.

Dans un Animate, même la youtubeuse virtuelle Kizuna AI a droit à son rayon dédié.

Entrons. Dernier étage de Tora No Ana, 21h40, fermeture imminente. Vous êtes seul et gaijin avec deux lycéens-caissiers à la fois amusés et ne sachant pas trop ce qu’ils font là. Le seul son qui égaie la vie de tout ce beau monde ? Les gémissements lascifs d’un personnage en âge d’aller au CE1, probablement incarné par une doubleuse quarantenaire. Ah, vous êtes arrivés devant un rayon thématique. Quelle vie. Cet Akiba-là est rigolo avec un regard averti ou socio-culturel, mais n’importe qui le trouvera bigrement chelou. Et c’est partout pareil. Dans le même registre, bien sûr que les maid cafés sentent parfois le désespoir et la solitude, entre deux tranches de fun simple et différent. Bien sûr qu’on y trouve du glaireux, de l’illégal et du chelou, et l’expression d’une jeunesse paumée et parfois broyée par les impératifs du quotidien et de l’avenir. Et que c’est aussi sombre (généralement) que rigolo (à petites doses, et avec un point de vue un peu condescendant). Pour un touriste, ça ne dépassera pas souvent le délire d’un ou deux jours. Choisis ton camp !

À la salle

Je n’ai pas évoqué les salles d’arcades dans mon article précédent sur les « lieux de visite indispensables » ? Je les gardais pour ce paragraphe.

Elles se voient depuis l’espace, avec leurs affiches en 20 mètres sur trente et leurs space invaders du même tonneau – ces baraques abritent les games centers. Elles ne sont pas du tout exclusives à Akihabara (on peut les trouver dans d’autres villes ou autres quartiers, comme celui de Dendentown à Osaka), elles sont estampillées SEGA ou Taito Games. La différence n’est pas flagrante, sinon le contenu de quelques jeux, mais le principe reste le même. Toujours au minimum 5 étages classés par thématiques. Au rez-de-chaussée, on n’entend que les derniers tubes à la mode des séries d’idols. Tout en haut, une odeur de sueur se mêle à une forte odeur de clope : ce sont l’un des rares lieux où on peut fumer, ce qui donne à l’ensemble un air de vieux bistrot, version supertechnologique.

Un exemple de jeu d’arcade un peu « physique », inspiré de l’univers Kantai Collection.

Votre attention, s’il vous plaît : parlons des jeux à grappin. En France, c’est déjà pas le plus simple, l’appareil ne se fermera vraiment qu’une fois sur sept ou huit. Mais au Japon, c’est comme si les lots étaient scotchés. Vous aurez toujours une connaissance qui vous dira avoir tout gagné avec rien, et les employés sont prompts à vous aider. Mais posez-vous la question : préférez-vous dépenser 100 yens sur une partie de dix secondes chrono… ou claquer la même somme dans une partie de jeu musical qui durera quatre morceaux et une dizaine de minutes ? Préférez dépenser dans les jeux à écrans. Baston, sports, et moult jeux « physiques » : stratégie où l’on place ses armées avec des figurines sur un terrain de jeu, myriade de jeux musicaux inédits impliquant les jambes, les mains ou le corps entier (cherchez la prise jack pour utiliser votre casque et ignorer le bruit ambiant) tout ça est inédit. Un minimum de compréhension du japonais écrit ou un peu d’aide peut vous motiver à prendre une carte, que vous introduirez dans la borne après chaque partie. Généralement, les jeux d’arcade sont connectés au monde entier et persistant : vous sauvegardez profil, score et succès, et vous l’améliorez au fil des parties. Tout ceci est fort chouette. À soixante-dix centimes d’euros la partie d’arcade, il y a de quoi perdre son temps et découvrir de nouveaux titres, en attendant qu’une nouvelle salle ouvre près de chez vous (comprendre : aux Calandes grecques). Seulement à Akiba ? Non. Mais les Game Centers ne courent pas les rues comme les konbinis non plus.

Vous avez probablement mieux à dépenser qu’essayer de choper quelque chose dans un UFO Catcher.

S’y prendre à deux fois

Il y a une sorte de règle à Akihabara. Si quelque chose vous plaît, attention à ne pas la trouver à -30% du prix quelques mètres plus loin. C’est d’autant plus vrai pour les goodies les plus couteux, comme les figurines de séries récentes. C’est la règle au Japon : farfouillez, éloignez- vous un tout petit peu des artères. Le « bon côté » du quartier est là, cependant. Direction Kotobukiya. Des bidules Pop Team Epic ! Maintenant, vous pouvez consommer l’ironie ! Juste derrière, un café Animate ! En face, Super Potato et sa débauche de vieilleries vidéoludiques ! C’est Byzance ! Ce côté du quartier, un poil plus excentré, est plus agréable, et donne moins l’impression de faire partie d’un attrape-gogo géant. Ce qui n’est jamais vraiment le cas – à Akiba, tout ce qu’on risque, c’est la gêne et l’accident de ton. Attention, certaines touristes racontent y avoir occasionnellement eu des soucis de harcèlement.

es univers de fiction à la mode tournent vite. En mai 2018, Pop Team Epic était encore en plein moment de grâce.

Bref, l’essentiel, c’est de savoir à quoi s’y tenir. Akihabara, c’est quinze salles quinze ambiances, et dix d’entre elles sont étranges. Trentenaires glaireux, maids cafés baddants, tout ça existe et il n’y a même pas besoin de gratter sous la surface. Chaque fantasme que projette le Japon est lié à une réalité sociale plus déprimante. Votre vision d’Akihabara dépendra de vos attentes : si vous êtes là pour « le loljapon », vous l’aurez. Si vous voulez un creuset de pop-culture plus extrême qu’ailleurs dans le monde, vous l’aurez aussi. Idéalement, faites-vous guider par un ou une initiée. Vous êtes dans le summum de l’artificiel, ne jouez pas les étonnés. Et encore une fois, il n’y a rien de réellement unique à Akihabara. Vous venez à Akiba pour Akiba, et vous y resterez peut-être pour son point du chute un peu plus résidentiel, proche des gares d’Ueno, de Tokyo, d’Iidabashi et d’une liaison pas bien loin de Shinjuku.

Tout ça c’est bien beau, mais

Pas même besoin de faire un comparatif pour comprendre que le quartier s’est écroulé sous le poids de sa propre mythologie, et que ses bons côtés sont le reliquat de quelque chose de plus grand. Les petites salles d’arcade sont absentes et un nom occupe le monopole du médium. Les petites boutiques ne sont pas ou ne sont plus, et Super Potato vend à des prix prohibitifs, donnant l’impression que les magasins parisiens de République remplissent exactement la même fonction. Les maids cafés sont la résultante d’un fétichisme et d’une loufoquerie devenus les porte-étendards du quartier. Visiblement, Akihabara a toujours été le reflet de son époque (boom de l’électronique, du jeu vidéo, et maintenant de la pop-culture de niche) et nous sommes en pleine bulle de l’animation et de la culture de fans. Les fans sont parfois chelous. Akihabara est du même tonneau. Fun pour une première, toutefois… mais on se retrouve dans dix ans.