Dossier

Sélection : 5 mangas sortis en avril qu’il faut avoir lu

Vous avez aimé notre papier sur la sélection de mangas de mars ? Découvrez sa suite ! Pas besoin d’attendre un an ! Au programme ce mois-ci : un roman noir de café, une chasseuse de carte des années 90, des office-boy et des office-lady qui alignent des références, de la pierre partout et un orphelinat louche.

Area 51

L’un des plus beaux mangas, si ce n’est peut-être LE plus beau manga publié depuis trois ans vient de trouver sa conclusion. Trop peu de gens le connaissent et c’est le moment idéal pour s’y mettre. Ce chef-d’oeuvre a un nom, c’est Area 51, par Masato Hisa, publié chez Casterman.

Quelque part entre Fables, Sin City et votre roman noir favori, l’Area 51 est la zone où sont enfermées toutes les créatures magiques, divinités de tous les panthéons possibles, tout ce qui constitue notre imaginaire science-fictionnel et spirituel est coincé là-bas. Coincé, car il y a vraiment quelque chose de pourri dans l’Area 51… au milieu, Tokuko Magoi, dit « McCoy », détective ultra-charismatique et compétente, qui résout les affaires de tout ce petit monde, assisté de son Blues Brother d’assistant : Kichiro, un kappa, tortue humanoïde du folklore japonais. Personnages extraordinaires, enjeux extraordinaires ; Si les premiers tomes déroulent des « petites » affaires sans conséquence, le manga finira par s’engager sur des arcs grandioses où tout fait un peu plus mal.

Grandes ou petites, ces histoires ont plusieurs points communs. D’abord, un sens incroyable des réappropriations de mythologies. Masato Hisa connaît ses classiques, et sait les réutiliser à sa sauce. Spéciale dédicace à Amaterasu, déesse du soleil, parfois femme fatale, parfois joueuse otaku et cloîtrée chez elle. Un personnage parmi des dizaines tous aussi étonnants et charismatiques les uns que les autres. Ensuite, ces « affaires » tombent toujours sur leurs pattes – avec logique et intelligence. Pas mal pour un auteur qui avoue écrire ses histoires au fur et à mesure dans son ultime postface ! Enfin, le trait de l’artiste est inimitable. En clair-obscur, il demande un petit temps d’adaptation, mais il laisse libre cours à l’imagination foisonnante d’Hisa, surtout quand elle est mise au service d’un fantastique sens du découpage et du rythme. Vraiment, un bijou de noirceur, de romantisme, d’action… une pépite trop méconnue.

Vous pourrez lire un avis un peu plus détaillé de votre serviteur ici.

The Promised Neverland

Nouveau standard du prestige dans le panzer-magazine de prépublication Shonen Jump2 millions d’exemplaires de tomes écoulés sans souci, le tout aussi prestigieux prix Shogakukan du meilleur shonen remporté en 2017, The Promised Neverland est un manga au passif extrêmement prometteur. L’heureux acquéreur en France est Kazé, et ils donnent tout : 100 000 exemplaires pour le tirage initial, des spots de pub aux salles UGC avant le dernier Avengers… normalement, vous avez déjà vu la couverture de ce tome 1, elle est partout ! Oeuvre-surprise de Kaiu Shirai et Posuka Demizu, nouvelles pousses du manga-game et cultivant un minimum de mystère autour d’eux, The Promised Neverland est une oeuvre surprenante. Le choix vous désormais donné. Soit vous tentez la chose à l’aveugle, soit vous continuez et vous gâchez une première grosse surprise (et dire qu’il y en a une, c’est déjà mettre sur la voie).

Ok ? Bon. Ce démarrage est un bon exemple de dissonance cognitive bien exploitée pour du dessin. Norman, Ray et Emma sont trois joyeux bambins dans un orphelinat – lieu et époque encore indéfinis. Ils sont plus grands que tous les autres, ils vivent d’amour et d’eau fraîche, maternés par la seule adulte du bâtiment, d’ailleurs surnommée « maman » par cette quarantaine d’enfants. Les premières pages font état d’un bonheur innocent pour tout le monde, mais quelque chose cloche. Ce tatouage sur le cou de tout le monde ? Ça ne va pas. Ces séances « d’examens » où un silence glacial règne ? Trop horrifique. Quelque chose déconne. Et ce petit monde grandit, mais unilatéralement : de temps en temps, des gosses sortent, et on n’a plus jamais de nouvelles d’eux… Ema, Norman et Ray vont bientôt comprendre ce qu’il se passe vraiment, et on découvre les deux genres réels du début de The Promised Neverland : l’horreur et l’évasion. L’évasion littérale : il en va de la vie de tout le monde. Ce manga ose, il est frais, et donne particulièrement envie de savoir où il va. On comprend immédiatement le succès initial, et on le suivra volontiers.

Otaku Otaku

Pause humour, pause romance, pause Otaku ni Koi wa Muzukashii, « C’est difficile d’aimer un otaku », renommé Otaku Otaku pour son édition française chez Kana. Une bonne pioche, l’oeuvre était particulièrement attendue des fans de romcoms et d’histoires courtes. On y suit les tribulations de deux couples entre 25 et 29 ans, qui travaillent tous dans la même entreprise et qui ont ce petit fétiche caché, l’étincelle de la pop-culture japonaise, sans qu’elle ne soit un frein pour leur vie quotidienne. Des otakus modérés, mais qui n’ont pas d’autres personnes dans leur vie pour partager ces passions. Jusqu’à ce qu’ils tombent sur cet ami.e d’enfance dans la même situation… et c’est parti pour de la tranche de vie romantique tout à fait inoffensive.

Récemment, dans la pop-culture japonaise, on a procédé a un étonnant effet de réel et on s’est intéressé aux otakus imbitables ou énervants. Laissons un peu la place aux normaux, qui ne cherchent qu’à partager leurs passions. Otaku Otaku, ce sont des petites saynètes de tranche de vies d’adultes, qui étalent des références à tour de bras sur un canapé. (Avec un côté bien moins horripilant que les webcomics gaming américains). C’est plutôt mignon, frais, les amateurs du genre devraient apprécier.

Ce manga est aussi une bonne fenêtre sur la culture du dating tel que peuvent le concevoir des japonais, vous pourrez voir d’autres exemples dans Terrace House sur Netflix.

Petit bémol : les couvertures, privées des effets de vernis sélectif de l’édition japonaise, rendent l’objet particulièrement vide et cheap. Ce n’est pas, de loin, le premier choix graphique étrange sur les couvertures de Kana pour ces dernières années. Eh bah ?

Dr Stone

C’est le challenger face à The Promised Neverland. Un combat de titans, comme a pu l’être le duel entre My Hero Academia et One-Punch Man il y a deux ans. Ici, c’est Glénat qui a récupéré la bête, dans un lancement moins grandiose ; Exactement la moitié avec un tirage de 50 000 exemplaires, ce qui reste nettement au-dessus de la moyenne. Selon les séries, on peut parler du simple au décuple. Et Dr Stone a lui aussi fait un démarrage remarqué dans le Shonen Jump, et a été au centre d’un appel d’offres musclé pour être édité en France. On vous met le pitch, tant qu’à faire ?

Une apocalypse mondiale, dès les premières pages, change l’intégralité de l’humanité en pierre. Notre héros, monsieur-lycéen-de-shonen-lambda, s’apprêtait à déclarait sa flamme à sa dulcinée, car c’est ce qu’on fait tout le temps quand on est un lycéen japonais. Il va patiemment attendre des milliers d’années, et va finir par réussir à se sortir de sa pétrification par la simple force de son esprit. Il devient le premier maillon de la nouvelle humanité, avant de « dégeler » son comparse, bien plus cérébral. Ainsi démarre la renaissance de l’humanité, pas à pas.

Bonne nouvelle selon vos goûts : Dr Stone est bien plus « shonen » que The Promised Neverland. Scénario high concept, corps musclés, personnages émotifs au dernier degré et tirant des têtes improbables, de la baston, des jeunes, un sens très particulier des gender politics. Ici, on est davantage dans le genre de manga adoré par Ségolène Royal. Si cela ne vous brusque pas, vous pourrez apprécier un scénario amusant où deux jeunes timbrés essaient, pas à pas, de reconstruire l’humanité – et de braver des milliers d’années de technologie et d’évolution.

Card Captor Sakura

Enfin, terminons cette sélection sur un gros morceau d’histoire, l’occasion de (re)découvrir l’une des oeuvres fondatrices du « comité » CLAMP, à l’occasion d’une belle réédition par Pika dans de gros tomes au design assez léché. Si je vous dis « Sakura chasseuse de cartes », vous penserez peut-être à M6 Kids et au générique français. Pourquoi ne pas tenter le manga, et revenir à la source du genre magical girl ?

Le pitch, pour les martiens et les plus jeunes : Sakura Kinomoto est une gamine de primaire tout à fait normale, si on exclut sa noble mission – retrouver toutes les cartes de Clow le magicien, en combattant des esprits frappeurs et aux pouvoirs plus ou moins puissants. Considérez que c’est le Yo-Kai Watch pré-années 2000. Chaque carte en plus dans l’arsenal de Sakura est une arme supplémentaire pour triompher de l’adversité et d’adversaires plus puissants. Tout ça entre deux scènes de vie quotidienne pour une gamine japonaise lambda.

Ils sont tous là : Sakura (et ses « woé »), sa mascotte Kerberos (et son fameux accent de Marseille peuchère cong pitchoune pour adapter l’accent d’Osaka, un choix historique et rigolo), sa copine qui la filme mater les esprit frappeurs, les garçons qui font tous rougir Sakura… oui, l’âge est un vague concept dans cette série, surtout quand on apprend que son père de 25 ans a épousé sa mère à 16 ans, ahem. Et le style saute un peu à la figure mais que voulez-vous, c’est l’époque où les beaux garçons de mangas pouvaient dévisser des trucs avec leurs mentons. Une bonne occasion de retomber en enfance, et un gros morceau d’histoire de la pop-culture japonaise.