Dossier

[Sélection littérature] 13 romans-bijoux de la Fantasy, au-delà des classiques

Vous avez arpenté la Terre du Milieu, parcouru les couloirs de Gormenghast, survécu aux longueurs de L’arcane des épées, appris à défier le destin avec FitzChevalerie et croisé les doigts pour ne pas vous faire spoiler le prochain tome du Trône de fer par la horde de spectateurs de la série. Bref, vous connaissez vos gammes et vous aimeriez bien lire autre chose que la BCF (Big Commercial Fantasy) qui recycle ses recettes à tour de bras en ne parvenant que rarement à la hauteur des classiques.

Il se trouve que la fantasy est un genre où chacun peut trouver son compte, son domaine littéraire étant vaste et ses frontières particulièrement floues. Du mythe arthurien à Harry Potter en passant par Conan et le Disque-Monde, on serait bien en peine de lui imposer des limites que des auteurs comme Neil Gaiman prendraient un malin plaisir à franchir d’un simple pas de côté. Voici une modeste sélection, forcément incomplète, d’ouvrages dans lesquels vous plonger pour continuer à nourrir votre imaginaire. On attend évidemment vos suggestions en commentaires.

Le magnifique Trône de fer de Marc Simonetti
Le Trône de fer vu par Marc Simonetti
[nextpage title= »Si vous aimez le médiéval-fantastique »]
Elantris – Brandon Sanderson

Voilà dix ans que les portes d’Elantris, ancienne capitale du royaume d’Arélon, sont fermées. Dix ans que le Shaod s’est transformé en malédiction. Les vues expansionnistes de l’Empire sur le royaume sont plus fortes que jamais, et la mort du prince Raoden à quelques jours de son mariage ne semble rien arranger. La sauvegarde de l’Arélon est-elle liée au mystère qui entoure la chute d’Elantris ?
Aujourd’hui reconnu comme un auteur majeur de la fantasy, Brandon Sanderson proposait il y a dix ans un premier roman très réussi dans lequel on trouve une histoire bien menée, des personnages à la psychologie fouillée et un univers qui sonne juste, le tout en un seul volume. Un ouvrage qui plaira aussi bien aux novices du genre qu’aux habitués à la recherche de fraîcheur.

Elantris

Tigane – Guy Gavriel Kay

Divisée entre les tyrans Brandin d’Ygrath et Alberico de Barbadior, la péninsule de la Palme est un territoire où la liberté n’est plus qu’un concept abstrait. Arme ultime employé par l’un des deux maîtres sorciers, l’amnésie a fait disparaître de la mémoire du peuple le royaume de Tigane et les souvenirs qui lui sont rattachés. La résistance existe pourtant et poursuit tant bien que mal sa tâche : organiser la libération des royaumes de la péninsule, but lointain dont la réalisation est plus qu’incertaine…
Guy Gavriel Kay livre ici un roman puisant à la fois dans la fantasy et l’histoire de la Renaissance italienne, ce qui lui permet d’aborder en profondeur des thématiques peu développées par le genre. Le déracinement, la dépossession et la soif de liberté sont ici traités avec une grande justesse que sublime l’écriture de l’auteur.

Tigane

Ayesha – Ange

Les Dieux ont condamné le Peuple turquoise à un esclavage qu’il subit depuis des milliers d’années, attendant la venue de l’avatar d’Ayesha destiné à le libérer de cette servitude. Sauvé de la noyade par la jeune reine Marikani, Arekh le galérien sera le témoin de la destinée de celle qui est peut-être l’élue attendue par tout un peuple.
Peu de magie ici, à l’avantage du récit de deux êtres confrontés à des problématiques très actuelles : fléau de l’esclavage, poids de la religion et des traditions, xénophobie… Anne et Gérard Guéro nous offrent avec Ayesha une trilogie sans concession qui se montre aussi impitoyable avec ses personnages qu’avec ses lecteurs.

Ayesha

Le couteau du partage – Lois McMaster Bujold

Les Fermiers et les Marcheurs du Lac cohabitent tant bien que mal depuis des années, les premiers ne nourrissant que méfiance envers les seconds : réputés pratiquer la magie noire, ces nomades ont pour seule possession leurs armes, d’étranges couteaux en os. Lorsqu’une de leur patrouille se porte au secours de la jeune Faon, c’est cette dernière qui assène le coup fatal à l’ennemi à l’aide du couteau de Dag, un Marcheur marqué par la vie. Le lien qui se crée alors entre eux va remettre en question bon nombre de leurs certitudes et leur apprendre à aller au-delà de leurs préjugés.
Le couteau du partage déroute souvent les lecteurs habitués à la dimension épique de la fantasy. La relation entre Faon et Dag et la description des coutumes de leurs peuples occupent la majorité de la série, qui ne contient que peu d’action. Un choix assumé qui permet à l’auteure de prendre son temps pour donner une véritable épaisseur aux personnages et à l’univers développé, inspiré de l’Amérique du XVIIIe siècle.

Le couteau du partage

Gagner la guerre – Jean-Philippe Jaworski

Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon…
Le récit de Benvenuto Gesufal est à l’image de son narrateur : enlevé, racoleur et sans fard. S’inscrivant dans la lignée des romans de cape et d’épée, l’aventure bénéficie d’une somptueuse écriture à la première personne qui plonge le lecteur dans les méandres politiques de la République de Ciudalia sans lui laisser le temps de reprendre son souffle un seul instant. Un (premier !) roman magistral qui installe d’emblée Jean-Philippe Jaworski comme un auteur de poids.

Gagner la guerre

[nextpage title= »Si vous aimez le merveilleux »]
Le parlement des fées – John Crowley

Smoky Barnable quitte la grande Cité au cours d’une journée de juin pour aller épouser Daily Alice, sa bien-aimée, à Edgewood. Construite par un architecte excentrique passionné de sciences occultes, la demeure est aujourd’hui un lieu hors du temps où se croisent imaginaire et réalité.
Le merveilleux est un sous-genre vaste de la fantasy, qui englobe les contes traditionnels comme les plus mystérieux récits modernes. John Crowley en fait la démonstration avec ce long roman qui évoque la nostalgie d’une époque disparue, un printemps lointain dont les hommes ne peuvent désormais que rêver. Une histoire onirique à découvrir si vous cherchez à vous évader du quotidien.

Le parlement des fées

Jonathan Strange & Mr Norell – Susanna Clarke

Angleterre, début du XIXe siècle. Napoléon déferle sur l’Europe et la magie anglaise n’est plus qu’un mythe, les ‘magiciens’ de l’époque n’étant que de simples théoriciens. Jusqu’à ce qu’un certain Mr. Norell se propose de démontrer que la pratique de la magie est encore possible, et entreprenne de lui rendre son prestige.
Susanna Clarke signe un coup de maître littéraire avec ce roman où se croisent de nombreuses influences pour un résultat éblouissant. À mi-chemin entre le roman historique et la fantasy, elle nous dépeint une Angleterre aussi sombre que sa magie où les Lords n’ont rien à envier aux forces occultes. On vous conseille également l’excellente adaptation de la BBC en 7 épisodes, qui restitue parfaitement l’ambiance du livre.

Jonathan Strange & Mr Norrell

Le rivage des Syrtes – Julien Gracq

À la suite d’un chagrin d’amour, Aldo se fait affecter par le gouvernement de la principauté d’Orsenna dans une forteresse sur le front des Syrtes. Il est là pour observer l’ennemi de toujours, replié sur le rivage d’en face, le Farghestan…
Qu’y a-t-il de fantasy dans ce roman ? Rien. Tout. Les phrases à la longueur démesurée dessinent les murs et les couloirs de la forteresse où Aldo guette l’ennemi, son doute et sa torpeur devenant peu à peu les nôtres par la grâce du style de l’auteur. Les jours d’attente sur le front des Syrtes sont aussi longs que les heures passées à en lire la description, mais leur beauté en vaut la peine. Prix Goncourt en 1951 (refusé par l’auteur qui dénonçait les arrangements commerciaux autour des prix littéraires).

Le rivage des Syrtes

Immortel – Catherynne M. Valente

Lorsque Kochtcheï se présente à la porte de Maria Morevna, enfant de la révolution russe, elle sait qu’il s’agit de l’homme de sa vie. Seulement Kochtcheï n’est pas un homme, et Maria ne se doute pas qu’elle vient d’entrer dans une histoire qui la dépasse, une histoire qui se répète depuis des milliers d’années et qui trouve ses racines au cœur de la Russie légendaire.
Pari réussi pour Catherynne M. Valente qui fusionne ici les contes russes traditionnels (qu’il n’est pas nécessaire de connaître pour apprécier l’ouvrage) avec l’évolution mouvementée du pays au cours du XXe siècle. Le tragique destin de Kochtcheï et Maria se fonde très naturellement dans l’histoire de la Russie dans ce récit qui laisse un goût doux-amer une fois la lecture terminée.

Immortel

[nextpage title= »Si vous aimez sortir des classifications »]
Perdido Street Station – China Miéville

Métropole tentaculaire au sein de laquelle se croisent toutes sortes de créatures plus étranges les unes que les autres, Nouvelle-Crobuzon est dirigée par un Parlement qui a fort à faire pour éviter que cette cohabitation chaotique ne dégénère en guerre ouverte. Lorsque le savant Isaac Dan der Grimnebulin accepte d’aider un étrange homme-oiseau à retrouver ses ailes en échange d’une somme substantielle, il déclenche une série d’évènements qui risque de mener la cité à sa ruine.
Nouvelle-Crobuzon est une ville fascinante, qui prend vie par un foisonnement de détails organiques sous la plume de China Miéville. Les personnages, aussi originaux que la ville au sein de laquelle ils évoluent, sont décrits avec le même souci de précision, et leurs aventures emportent le lecteur dans un bouillonnement d’idées rarement égalé où la magie se mêle à la technologie.

Perdido Street Station

La Horde du Contrevent – Alain Damasio

La Horde est un groupe d’élite, formé depuis l’enfance afin de partir à la recherche de l’origine du vent qui balaie leur terre sans relâche. Chacun a son rôle au sein du bloc qui doit rester uni s’il veut espérer réussir là où les autres ont échoué. Ils sont pilier, ailier, traceur, aéromètre, géomètre, feuleuse et sourcière, scribe et troubadour. Ils sont vingt-trois, ils sont un. Ils sont la Horde du Contrevent.
Impossible de ne pas mentionner ce chef-d’œuvre qui transcende les genres (on aurait tout aussi bien pu le mettre dans notre dossier SF). Il faut s’accrocher durant les premières pages, lutter contre un style ciselé à l’extrême, contre une écriture chorale déroutante, contre un univers qui s’impose à nous, pour parvenir à s’en rendre maître et intégrer enfin la Horde. Une fois qu’on l’a fait sienne, on peut alors vivre la lecture et se laisser emporter par le souffle de cette aventure unique, inclassable, inoubliable.

La Horde du contrevent

Le Dragon Griaule – Lucius Shepard

Pétrifié par un sorcier il y a plusieurs millénaires, le Dragon Griaule domine la vallée de Carbonales de ses sept cent cinquante pieds de haut, distillant son influence pernicieuse sur les habitants de la cité de Teocinte. Car si la bête est immobilisée, elle n’en est pas morte pour autant, et poursuit un but qui dépasse l’entendement des hommes.
Ce recueil de nouvelles rassemble l’ensemble des écrits de Lucius Shepard mettant en scène le dragon Griaule (il lui ajoutera un roman en 2013, Le calice du dragon), figure mythique qui agit comme un révélateur des passions humaines. Les longues nouvelles mettent chacune en lumière un aspect différent de son influence, tissant une trame complexe dont il est le seul à percevoir le motif, ce qui n’est pas sans rappeler son auteur.

Le Dragon Griaule

À la croisée des mondes – Philip Pullman

À onze ans, Lyra Belacqua n’a pas une enfance ordinaire : orpheline élevée par les érudits du Jordan College d’Oxford, sa vie est rythmée par les visites irrégulières de son oncle Asriel. Explorateur chevronné, il s’intéresse à la Poussière, une curieuse particule qui attire toutes les convoitises et particulièrement celle de l’Eglise. Quand son ami Roger disparaît, enlevé par un groupuscule en rapport avec la Poussière, Lyra va décider de partir à sa poursuite en suivant les traces de son oncle.
Alors que la déferlante Harry Potter monopolisait l’attention de toute une génération, Philip Pullman publiait avec Les royaumes du Nord le début de ce qui fut à tort estampillé comme une trilogie jeunesse en raison de l’âge de son protagoniste principal. Avec ses personnages attachants, ses trouvailles fascinantes et ses thèmes profonds, l’œuvre se pose comme un étendard de la littérature imaginaire capable de charmer les lecteurs de tous âges. On se consolera de la médiocre adaptation cinématographique en apprenant que la BBC prépare une série qu’on espère à la hauteur du matériau originel (sans parler du Livre de la Poussière, ‘suite’ en écriture depuis plus de dix ans).

A la croisée des mondes