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[Décryptage] Trump se plante-t-il complètement dans l’affaire TikTok ?

Business

Par Anne Cagan le

Après Huawei, Donald Trump met le pistolet sur la tempe de TikTok. Cette stratégie ne va-t-elle pas, au contraire, pousser Pékin à accélérer dans la tech afin de détrôner les Etats-Unis ? Décryptage.

Crédit Owantana // motionstock sur Pixabay

Trump veut-il énerver les ados? Déteste t-il les lip sync ? Les menaces de Washington envers TikTok ont créé la stupéfaction d’autant que leur violence contraste avec l’ambiance bon enfant des vidéos de danse et de sketch que l’on trouve sur l’application. Mais bien sûr ce n’est pas le contenu des vidéos qui pose problème à Donald Trump. Ni, quoi qu’en dise son administration, uniquement le souci de la vie privée des Américains. TikTok n’est que la dernière victime collatérale d’un vaste conflit lié à divers facteurs.Le plus évident ? Le fait que, contrairement aux prévisions, la Chine ne se démocratise pas d’un iota, bien au contraire.

Elle continue d’interdire son sol à de nombreuses firmes américaines (Facebook, Twitter, Google) afin de censurer l’information tout en favorisant ses champions nationaux (Baidu, Tencent, etc.). Sous couvert de lutte contre le terrorisme, elle mène une répression terrible contre les Ouïghours. Et ces derniers mois, elle a multiplié les actions agressives (restrictions draconiennes des libertés à Hongkong, pressions sur Taiwan , etc.).

Bien sûr ce ne sont pas les seuls éléments qui expliquent l’attitude des US envers la Chine. “Il est évident que Donald Trump a fait de l’opposition à la Chine un argument électoral”, nous explique Jean-François Dufour, directeur du cabinet DCA Chine-Analyse. Les Américains qui votent pour lui apprécient sa posture guerrière vis-à-vis de Pékin et à l’approche des élections, il ne se prive pas d’exploiter le filon. Mais il ne faut pas croire pour autant que le conflit entre les deux superpuissances s’apaisera une fois le prochain président américain désigné.

La course à la toute-puissance

Comme le montre ses déclarations et ses plans (Made in China 2025, China Standard 2035, etc.), la Chine veut devenir numéro 1 dans de nombreux secteurs stratégiques, de l’intelligence artificielle à la 5G, en passant par les biotechnologies et les véhicules électriques. “Des ambitions que les Etat-Unis voient d’un très mauvais œil” nous confie Mary-Françoise Renard, responsable de l’Institut de Recherche sur l’Economie de la Chine (IDREC).

D’autant qu’ils ont la désagréable impression de s’être fait avoir. Le développement fulgurant de la Chine repose en effet largement sur le fait qu’elle a pu accéder à des marchés et à des technologies étrangères notamment US. Or nous explique Emily Bruyere, spécialiste de la Chine du cabinet Horizon Advisory, Pékin renâcle à réciproquer. “La Chine se montre assez protectrice de ses ressources et de son marché. Cela se traduit par des transferts de technologie à sens unique qui permettent à Pékin de siphonner les innovations étrangères à bas coût avec un risque réduit”. Autre pomme de discorde entre la Chine et ses partenaires : son système de subvention d’entreprises locales, accusé d’entretenir une concurrence déloyale.

Donald Trump semble en tout cas décidé à mettre un coup d’arrêt à ses échanges et se démène pour convaincre les pays alliés de faire de même. Est-ce vraiment une bonne idée ? Certains experts estiment en effet que cette stratégie va produire l’effet inverse de celui recherché et inciter la Chine à se développer encore plus vite. Pékin a, il est vrai, déjà enclenché le mouvement et cherche depuis longtemps à fortifier ses technologies tout en réduisant sa dépendance à celles de pays étrangers. Résultat : aujourd’hui, la Chine est incontournable en matière d’équipements télécoms et très avancée dans des secteurs de pointe tels que les supercalculateurs, le quantique, les énergies renouvelables, les batteries lithium-ion et bien sûr l’IA.

Crédit Pixabay / Conmongt

Elle est aussi de plus en plus active dans le domaine spatial (mise en orbite de son propre GPS Beidou, exploration de la Lune, etc). Le pays est par ailleurs très intégré à l’économie mondiale et serait donc difficile à isoler. La Chine a ainsi investi dans une nouvelle Route de la soie, un projet pharaonique de liaisons maritimes et ferroviaires qui faciliteront les échanges commerciaux au sein de l’Eurasie. Et elle dispose d’un gigantesque marché intérieur, de sites de production bien établis et d’une main d’oeuvre globalement assez qualifiée (avec, entre autres, beaucoup de bons ingénieurs), “Autant d’avantages auxquels les entreprises étrangères n’ont pas envie de renoncer” analyse Mary-Françoise Renard de l’IDREC.

Même si les Etats-Unis maintiennent la pression, la Chine pourrait donc résister suffisamment bien pour, à long terme, revenir dans la course plus forte qu’avant. Mais quoi qu’en dise Pékin, le conflit risque d’entraver sévèrement son développement dans l’immédiat. “Les pays occidentaux demeurent bien plus puissants que la Chine aussi bien au niveau des fondamentaux scientifiques et technologiques que de leur application commerciale et industrielle” nous confie Greg Austin responsable du programme Cyber, Espace et Futurs Conflits au sein de l’Institut International d’Études Stratégiques (IISS en anglais).

Pékin roule des mécaniques

La Chine est peut-être l’usine du monde mais elle ne rivalise pas avec les US dans la production d’éléments complexes tels que les composants aéronautiques. Ses universités sont loin derrière les écoles américaines dans les classements internationaux. Et si la Chine a les ressources pour développer des alternatives maison à certains logiciels US, nous confie le responsable Géo-technologie du cabinet Eurasia, Paul Triolo : “elle ne peut le faire pour chaque technologie américaine qu’elle utilise notamment les semi-conducteurs. Cela lui prendrait au moins dix ans”. Les conséquences d’un maintien des restrictions américaines seraient donc sévères. “En étant privés de certains composants fondamentaux, certains projets chinois très avancés risquent de se retrouver à l’état de coquilles vides, incapables de fonctionner”, précise Jean-François Dufour, du cabinet DCA Chine-Analyse.

Même si la Chine aime dépeindre les Etats-unis comme un pays en déclin qu’elle s’apprêterait à détrôner, il lui reste en réalité beaucoup du chemin à parcourir pour arriver à son niveau. Et rien ne dit qu’elle y arrive. “Pékin cherche à développer le poids et l’autonomie de son secteur technologique depuis plus de 10 ans, y compris en recrutant des ingénieurs taïwanais, sans parvenir à rattraper son retard. La nature du système, fermé sur les échanges et l’extérieur, n’est pas favorable à certains bonds technologiques” nous explique Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la fondation pour la recherche stratégique. Si les Etats-Unis retire à la Chine l’accès à leurs technologies, ils pourraient donc bien atteindre leur but : la reléguer sur le banc de touche pour un long moment.