Twitter rencontre le gouvernement turc : un voyage pour la forme

Général

Par Elodie le

Samedi, depuis la Turquie où une délégation était en « visite » depuis plusieurs jours, le site de micro-blogging a bloqué l’accès à deux comptes Twitter que le premier ministre accusait d’atteinte à la vie privée pour avoir diffusé des vidéos le plaçant au cœur d’un vaste scandale de corruption.

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Erdogan a-t-il gagné sa bataille contre Twitter ? Après plusieurs semaines de conflits, le gouvernement a obtenu de Twitter le blocage de deux comptes très influents (toujours accessibles depuis la France et le reste du monde) réunissant près de 1 millions d’abonnés : @HARAMZADELER333 et @BASCALAN. Ceux-là mêmes accusés par le régime d’avoir publié les enregistrements pirates incriminant Recep Tayyip Erdogan et d’autres membres de son gouvernement.

Dans une dépêche l’agence Reuters précise que « deux comptes Twitter anonymes utilisés pour publier des conversations enregistrées secrètement, impliquant la famille et des associés du premier ministre de Turquie et des haut fonctionnaires du gouvernement dans un scandale de corruption » ont été bloqués en Turquie.

Comme le précise Numerama, la « géocensure » fonctionne bien sur le site et est très prisée de certains pays… dont la France qui avait exigé la suppression de différents contenus à caractère antisémites ou homophobes.

Depuis plusieurs mois, Erdogan mène une guerre frontale contre les réseaux sociaux et Internet dans son ensemble (sauf quand il s’agit de faire sa pub). Après avoir interdit Twitter, bloqué Youtube et envisagé d’interdire Facebook et ces derniers après les municipales du 30 mars, le Premier ministre a gagné une première bataille lorsque la justice, après jugement contraire, a décidé que Youtube resterait bloqué tant que les vidéos incriminées ne seraient pas retirées du site.

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Après ça, le Premier ministre a poursuivi sa croisade contre Twitter. Bloqué puis de nouveau rendu accessible par décision de justice jugeant cette mise sous silence illégale, Erdogan ne s’avouait pas vaincu pour autant :

Nous avons suivi le jugement (de la Cour sur Twitter), mais je le redis, je ne le respecte pas.

Pour le Premier ministre, la plus haute juridiction turque « prend la défense du droit commercial des sociétés internationales, au lieu de prendre la défense de son propre pays« . Twitter n’en était pourtant pas au bout de ses peines. Erdogan a décidé de reprendre la main sur le conflit. On l’accuse de corruption et de violation du droit à la liberté d’expression, il rétorque en déclarant Twitter « évadé fiscal ». Dans des propos retransmis à la télévision, il accuse ainsi :

« Twitter, YouTube et Facebook sont des sociétés internationales crées pour faire du profit. Twitter est parallèlement aussi un évadé fiscal. Nous allons nous occuper de cela »

Ces accusations ne sont pas nouvelles (sans être anecdotiques pour autant) pour Twitter & Co (Yahoo, Google , Apple, etc.), en Turquie comme ailleurs.

Néanmoins, quand il s’agit d’enjeux économiques, le discours varie. Ainsi, on apprenait que lundi 14 avril, des responsables de Twitter se rendaient en Turquie afin d’entamer des pourparlers avec le gouvernement turc. Délégation conduite par le responsable de la politique publique au sein de la compagnie. : « Le but, c’est que cette société paye des taxes et règle le problème lié aux justes demandes de la Turquie en ouvrant un bureau de représentation ici » expliquait le même jour un responsable turc. Rien à voir donc avec le blocage deux semaines durant du site et la diffusion de vidéos compromettantes pour le régime.

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En cause ? Les 35 millions de dollars par an de revenus publicitaires gagnés par Twitter sans qu’ils ne paient le moindre impôt dessus… le site de micro-blogging n’ayant pas de siège en Turquie
Solution trouvée ? Le réseau social aurait accepté de clôturer certains comptes d’utilisateurs turcs (et seulement turcs) mis en cause par le régime (dans la diffusion desdites vidéos) et contre lesquels il avait porté plainte en mars au plus haut des contestations. La Cour Constitutionnelle a par ailleurs donné raison au Premier ministre et lui a reconnu le droit d’en demander le blocage. À l’avenir, les comptes litigieux ne pourront pas être supprimés arbitrairement mais à l’issue d’une procédure particulière dans laquelle la justice turque aura un rôle fondamental à jouer.

Reuters de préciser : « Une démarche plus formelle sera mise en place pour que Twitter puisse examiner les décisions des tribunaux turcs concernant d’autres comptes ».
Dans le même temps, un porte-parole du cabinet du premier ministre rapportait que « les deux parties se sont rencontrées et se comprennent. Une décision a été prise de mettre en place un système de coopération à l’avenir ».
Après les paroles, les actes, pour l’instant rien n’est gravé dans le marbre et ces pourparlers n’en restent qu’aux déclarations d’intentions. Néanmoins, Twitter a tenu à se justifier dans un post publié samedi afin d’anticiper d’éventuelles critiques…

« Notre politique de Restriction de Contenus par Pays implique que nous agissons après une procédure régulière, par exemple, une ordonnance judiciaire »

« Nous ne censurons pas de contenus à la simple demande d’un agent du gouvernement et nous pouvons faire appel d’une décision judiciaire quand elle menace la liberté d’expression. »

« Twitter n’a pas fourni et ne fournira pas d’informations aux autorités turques sans une procédure juridique valide. »

…critiques que le site au piou-piou bleu n’a pas évité au vu des commentaires sous les posts.
Et pour en revenir aux accusations d’évasions fiscales, aucun terrain d’entente n’a été trouvé pour le moment, Twitter refusant toujours d’ouvrir des bureaux dans le pays, ce qui permettrait à la Turquie d’exiger le paiement de l’impôt.

Petit rappel des faits

20 mars : La Turquie interdit Twitter
26 mars : La justice ordonne la levée du blocage de Twitter en Turquie
27 mars : Après Twitter, le gouvernement turc bloque Youtube
3 avril : la justice ordonne la levée du blocage de Twitter la jugeant illégale. Un arrêt de la Cour constitutionnelle juge cette mesure comme une violation du droit constitutionnel à la liberté d’expression.
6 avril : Le blocage de Youtube reste effectif sur décision de justice
12 avril : Recep Tayyip Erdogan accuse la firme Twitter d’évasion fiscale
14 avril : les représentants de Twitter se rendent en Turquie
19 avril : Twitter annonce avoir bloqué deux importants comptes turcs incriminés par le Premier ministre.