[Charlie Hebdo] Facebook et la liberté d’expression à la carte

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Par Elodie le

La Turquie a ordonné à Facebook de bloquer ses pages offensant le prophète Mahomet en marge de la publication de la une de Charlie Hebdo, le journal des survivants. Pourtant, selon où l’on situe la limite, il n’y a pas qu’en Turquie que la liberté d’expression se trouve atteinte. En France, beaucoup s’en inquiète déjà.

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Mise à jour : Facebook a appliqué la demande faite par les autorités turques de bloquer l’accès à des pages suite à une injonction du tribunal d’Ankara pour “insulte envers le prophète Mahomet”, nous rapporte Hurriyet Daily News. Des pages qui comprenaient également la une de Charlie Hebdo avec la caricature du prophète tenant une pancarte “Tout est pardonné” et ce seulement 20 jours après le vibrant “Je suis Charlie” du CEO de Facebook, Mark Zuckerberg.

La menace de bloquer complètement l’accès à la plateforme depuis la Turquie semble avoir fonctionné.
Avec ce renoncement ou cette acceptation selon ce qu’on veut bien y voir, Facebook se plie donc aux lois en vigueur dans chaque pays, peu importe si celles-ci écornent la liberté d’expression ou la nie totalement. Encore faudrait-il s’accorder sur une définition précise et définitive de la liberté d’expression. Comme pour les textes de lois ou les écrits religieux, les interprétations semblent aussi nombreuses que ceux qui veulent bien les interpréter.

La liberté d’expression prévaut-elle sur les lois étatiques ? On peut alors se demander si la liberté d’expression est véritablement un droit universel au sens du droit international ou si, dans son application, on voit plutôt s’instaurer une liberté d’expression “à la carte”.
Concernant Facebook, la réponse semble toute trouvée.

La Turquie menace Facebook…

La Turquie menace Facebook de bloquer totalement l’accès à sa plateforme depuis la Turquie si la firme de Menlo Park ne s’exécute pas. La justice turque, via le tribunal d’Ankara, a ainsi ordonné à Facebook de bloquer les pages dont le contenu est jugé insultant envers le prophète Mahomet. Cette injonction a d’ailleurs été communiquée à l’autorité administrative en charge des télécommunciations (TIB) et aux différents fournisseurs d’accès qui ont la main sur le réseau Internet, comme le notifie l’agence de presse gouvernementale Anatolie.

Comme le rapporte Le Figaro, le quotidien d’opposition Cumhuriyet, seul journal musulman à avoir osé braver l’interdit en publiant des extraits du dernier numéro de Charlie Hebdo « par solidarité », dont la fameuse une proscrite, est visé par une enquête judiciaire et ses journalistes ont reçu depuis « des centaines de menaces de mort ».

Certains s’émeuvent et ne manquent pas de rappeler la présence du premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, à la marche du 11 janvier. Premier ministre qui a ensuite radicalement changé son discours une fois de retour au pays et qualifié de « grave provocation » la une du numéro 1178 de Charlie.

Le Premier ministre turc, , Ahmet Davutoglu, saluant François Hollande lors de sa venue le 11 janvier  pour la marche réunissant 50 chefs d'Etat et de gouvernement
Le Premier ministre turc, , Ahmet Davutoglu, saluant François Hollande lors de sa venue le 11 janvier pour la marche réunissant 50 chefs d’Etat et de gouvernement

De la liberté d’expression, de la Turquie à la France

Pour autant, il n’est pas le seul et les grands de ce monde se devaient d’être présents à cette marche qui célébrait la liberté d’expression certes, mais également la lutte contre le terrorisme international, ce dont chaque pays présent peut se réclamer. La liberté d’expression quant à elle recouvre des limites propres dans chaque pays, selon la définition que l’on veut bien lui donner. En Turquie par exemple on rétorque que « la liberté de la presse ne signifie pas la liberté d’insulter ».

La Turquie a d’ailleurs un lourd passif concernant la liberté de la presse et les réseaux sociaux, notamment au moment où celui qui était encore Premier ministre (avant de devenir président), Recep Tayyip Erdogan, était mis en cause dans une affaire de corruption. L’ensemble des médias diffusant ces informations (des enregistrements téléphoniques notamment) se voyait attaqué : Twitter a été interdit mais également Youtube, bloqué avant que la justice n’ordonne la levée du blocage après 67 jours d’interdiction.

Manifestation de près de 70.000 Kurdes de Turquie à Diyarbakir pour protester contre la une de Charlie Hebdo, caricaturant le prophète Mahomet - crédits : ILYAS AKENGIN / AFP
Manifestation de près de 70.000 Kurdes de Turquie à Diyarbakir pour protester contre la une de Charlie Hebdo, caricaturant le prophète Mahomet – crédits : ILYAS AKENGIN / AFP

Du côté de Facebook, si son CEO Mark Zuckerberg s’est fendu d’un communiqué sur sa page Facebook au moment des attentats contre Charlie Hebdo, rappelant que sa firme « a toujours été un endroit où les gens du monde entier partagent leurs opinions et leurs idées » et qu’il s’est engagé « à construire un service où vous pouvez parler librement sans crainte de la violence », il n’est pas dit de quelle manière Facebook répondra à cette injonction, la firme ayant déjà censuré du contenu sur demande des autorités turques. Une menace d’interdiction totale d’accès à facebook depuis la Turquie pourrait peser dans la balance. Mais les observateurs et internautes du monde entier ne manqueront pas de rappeler Facebook à ses grandes déclarations éprises de liberté…

Comme le note d’ailleurs The Verge, dans son rapport de transparence sur les demandes gouvernementales reçues, la Turquie a déjà obtenu le blocage de 1893 « éléments de contenu » entre janvier et juin 2014 contre 22 en France.

Facebook exerce plutôt volontiers sa censure sur les contenus faisant l’apologie de la violence ou ceux qu’il considère « pornographiques » (mêlant parfois œuvres artistiques et photos d’allaitement).

La publication de la une de Charlie a suscité une vague de contestations dans le monde arabe. Le journal a été interdit dans de nombreux pays dont le Maroc (avec Le Point et Le Monde), le Sénégal, l’Egypte et la Tunisie et l’Algérie qui ont également interdit Libération et Marianne.

De nombreux journaux et médias anglo-saxons ont choisi de ne pas publier cette une dont CNN, Sky News (prise au piège en direct par Caroline Fourest), le New York Daily news, la BBC, The Independant et le Daily Telegraph, tout comme les agences Reuters et Associated Press. Le New York Times a même publié une tribune pour justifier son choix.

France : Une liberté d’expression à deux vitesses ?

D’autres ne manquent pas de relever les incohérences de l’application de la liberté d’expression en France, prenant parfois pour exemple les péripéties judiciaires de Dieudonné, bête noire de Manuel Valls, ou les affres judiciaires de certains anonymes pris dans la lutte du gouvernement contre l’apologie du terrorisme (dont le vecteur Internet est une circonstance aggravante) et qui a vu un adolescent être poursuivi pour la publication d’un dessin sur Facebook. L’Express se demandant même : “Apologie du terrorisme ou « délit d’outrage à Charlie » ?”

Les mesures annoncées par Manuel Valls pour lutter contre le cyberterrorisme – blocage de sites racistes et antisémites sans autorisation préalable d’un juge, surveillance renforcée d’Internet et des réseaux sociaux, l’Etat souhaitant « responsabiliser » les géants du web – font craindre des atteintes à la vie privée et à la liberté d’expression.

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