[ITW] Stéphane Marsan, fondateur et directeur de la publication aux éditions Bragelonne : “Il faut traiter la fantasy comme toutes les autres littératures.”

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Par Fabio le

Fondée au début des années 2000 et toujours indépendante, la maison d’édition Bragelonne est en France un acteur majeur sur le créneau de la littérature de l’imaginaire, fantasy, science-fiction ou fantastique. Elle publie des auteurs célèbres tels que Pierre Pevel, David Gemmell ou encore Andrzej Sapkowski (Le Sorceleur, c’est lui). Nous avons demandé à son directeur de la publication (et également fondateur), Stéphane Marsan, de nous raconter un peu l’histoire de sa maison, et ce qu’il attend aujourd’hui chez un auteur.

Journal du Geek : Peux-tu nous parler de la naissance de Bragelonne ?

Stéphane Marsan : Au départ, Bragelonne, c’est l’imaginaire. Plus spécifiquement, c’est même la fantasy. Quand on a créé la maison le 1er avril 2000, c’était encore un moment où on sentait que le genre était trop peu représenté en France. Évidemment, de grands auteurs de la fantasy avaient été publiés avant la création de Bragelonne, mais le milieu de la science-fiction, qui avait beaucoup milité pour la reconnaissance de la science-fiction comme quelque chose de sérieux, s’interrogeant sur la réalité et sur notre avenir, considérait la fantasy comme quelque chose d’au mieux gentiment divertissant, au pire de stupide et rétrograde.

« On avait l’impression qu’il n’y avait pas une maison qui développait le genre autant que nous pensions qu’il fallait le faire. »

En même temps, si on regarde la bande dessinée, la fantasy attirait déjà beaucoup de monde. Bien avant qu’il y ait des collections “fantasy”, on pouvait lire Thorgal, La Quête de l’oiseau du temps… Même Astérix si on pousse un peu… Des récits incluant la magie et le merveilleux en général, il y en a toujours eu beaucoup dans le jeu vidéo, dans le jeu de rôle, et évidemment dans la littérature avec des œuvres majeures.

Le Nom du vent de Patrick Rothfuss, un des grands succès critiques de la maison.
Le Nom du vent de Patrick Rothfuss, un des grands succès critiques de la maison.

Mais quand même, on avait l’impression qu’il n’y avait pas une maison qui développait le genre autant que nous pensions qu’il fallait le faire. On publie 10 nouveaux titres la première année, mais on va doubler la deuxième année, puis tripler la troisième année. Pourquoi ? Parce qu’on sent qu’il y a beaucoup de désir de la part du lectorat pour lire de la fantasy, et surtout pour découvrir de nouveaux auteurs. Tous les grands du siècle étaient déjà publiés mais on avait rencontré personnellement, particulièrement en Angleterre, des jeunes auteurs qui commençaient des œuvres qu’on trouvait formidables et qu’on voulait faire partager au public français.

Journal du Geek : Quels étaient vos objectifs à l’époque ?

Stéphane Marsan : À côté de ces jeunes auteurs, il y avait quelques grands auteurs qui nous semblaient absents en librairie. Imaginez un rayon polar sans Agatha Christie, James Ellroy et Harlan Coben. C’est-à-dire qu’il manquait des chaînons importants dans l’histoire du genre, ce qui donnait assez peu de possibilités aux libraires et aux bibliothécaires pour conseiller et pour accompagner le lecteur dans sa découverte de la fantasy. Il fallait que le libraire puisse dire à un lecteur qui venait de lire Harry Potter ou de voir Le Seigneur des Anneaux au cinéma : “Vous avez aimé l’apprentissage de la magie ?” J’ai Magicien de Raymond Elias Feist, c’est un classique. “Vous aimez les univers très développés, très vastes, avec plein de créatures ?” J’ai ça.

« Il manquait des chaînons importants dans l’histoire du genre. »

Nous voulions apporter de la nouveauté mais aussi constituer un paysage cohérent pour le genre de façon à mieux le représenter, à lui donner davantage de poids et de présence dans les librairies. Depuis la sortie du Seigneur des Anneaux, les gens qui me disent : “La fantasy c’est quoi ?” Je peux leur dire : “Vous voyez Le Seigneur des Anneaux ? Ben, c’est ça”. Ce n’est pas toute la fantasy mais au moins ces films nous ont permis d’avoir une sorte de repère. Ce qui importe maintenant, c’est de traiter cette littérature comme toutes les autres littératures, c’est-à-dire qu’il ne s’agit plus, ou le moins possible, d’expliquer ce qu’est la fantasy, mais de dire que le plus important c’est ce que raconte cet auteur dans son bouquin.

Terry Goodkind, autre auteur à succès publié en France chez Bragelonne
Terry Goodkind, autre auteur à succès publié en France chez Bragelonne

C’est une question cruciale. L’auteur le plus important de fantasy en France s’appelle Pierre Pevel. Il est traduit dans 14 pays, il a vraiment une notoriété de tout premier plan. Il y a quelques années, il se trouvait dans une conférence au Festival Étonnants-Voyageurs à Saint Malo. Le débat commence et on lui demande : “Alors, Pierre Pevel, la fantasy, qu’est-ce que c’est, comment ça marche ?” Et Pierre Pevel a dit, peu ou prou : “Juste avant moi il y avait un auteur de policier, vous ne lui avez pas demandé ‘qu’est-ce qu’un policier, pourquoi ça marche ?’ Moi, je ne suis pas là pour vous vendre la fantasy, je suis là pour parler de mon livre”.

L’enjeu ce n’est plus de dire aux gens ‘la fantasy, ça plaît à tout le monde vous devriez y goûter’, c’est au contraire de montrer que parmi les plus grands succès de fantasy ces dernières années, il y a des œuvres qui plaisent à un très large public, qui n’est pas nécessairement un lectorat de fantasy, et qui en plus ne va pas nécessairement considérer ces œuvres comme de la fantasy. L’exemple typique c’est Le Trône de fer, la série de romans à l’origine de la série. Ou par exemple, dans notre catalogue, Terry Goodkind, avec la série L’Epée de vérité qui est notre best seller absolu et qui, avant Le Trône de fer, était la plus grosse vente de fantasy en France.

Journal du Geek : Aujourd’hui, qu’est-ce que vous recherchez dans votre catalogue ?

Stéphane Marsan : C’est bête à dire mais c’est d’autant plus important de nos jours, je cherche des auteurs. Certes, nous sommes un éditeur de genres, et de genres au pluriel, et nous avons à cœur de fournir au lecteur de ces genres des bons bouquins. Mais au-delà de ça, le plus important, c’est l’auteur. C’est une voix, une personnalité, un point de vue personnel, unique, qui vient participer à ce genre, qui vient l’incarner à sa façon.

En 20 ans, on est évidemment devenu très sélectif. C’est sûr que pour m’emballer avec l’histoire d’un gamin qui apprend la magie pour sauver le monde, “il faut y aller”, mais quand ça marche, ça marche. Je ne suis pas à la recherche de l’originalité à tout prix, je suis à la recherche de quelqu’un qui va peut-être me raconter une histoire que j’ai déjà lue 100 fois mais qui va l’écrire d’une manière qui va me faire tourner les pages. Après, il y a aussi une autre donnée qu’il ne faut pas négliger parce qu’un éditeur c’est un producteur, donc c’est quelqu’un qui doit essayer de comprendre ce qui se passe, ce qui plaît, ce que les gens pourraient avoir envie de lire. Il s’agit de regarder les tendances. Même quand on fait de l’imaginaire et du merveilleux, on tient un peu compte de ce qui préoccupe le public et la société, ses craintes, ses espoirs…

Seul sur mars

Par exemple, notre gros succès de l’année dernière c’est Seul sur Mars, le roman à l’origine du film. C’est un très gros succès parce que c’est de la science, mais c’est de la science fun, et il y en a beaucoup plus dans le livre que dans le film. Chaque chapitre, on se demande comment le personnage va faire pour s’en sortir avec son bidon, une patate et un bout d’antenne. On ne s’ennuie pas une seconde. Entre MacGyver et Robinson Crusoé. Il est hyper intéressant ce succès.

Journal du Geek : La question délicate pour terminer. Si vous deviez nous conseiller un livre de votre catalogue, là, tout de suite ?

Stéphane Marsan : Légende de David Gemmell, qui a été le premier bouquin emblématique publié chez nous. Ce n’était pas particulièrement un nouvel auteur puisque son premier roman datait de 1984, donc il a mis quand même un petit moment pour arriver en France. C’est un auteur que nous aimions beaucoup et qui nous semblait en plus représenter une tendance de la fantasy qui était très peu présente à savoir l’héroïc-fantasy, c’est-à-dire l’héritage de Conan, un homme seul qui compte sur son intelligence, ses muscles, son énergie et son charisme pour affronter le destin, pour le dire vite. Quelque chose de très brut, très authentique, de très humain finalement. Chez Gemmell, il n’y a pas beaucoup de magie, très peu de créatures, voilà. Ce n’est pas Tolkien, c’est l’autre pan.

david gemmell

Eh bien merci Stéphane Marsan ! Vous pouvez découvrir le catalogue de Bragelonne sur le site officiel de la maison d’édition

Crédits photo Stéphane Marsan – JC Caslot