[Critique] Your Name. – Intimités empruntées

Cinéma

Par Corentin le

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Avec un Hayao Miyazaki parti en retraîte-mais-en-fait-non-mais-en-fait-si-mais-en-fait-on-ne-sait-plus, une chose est néanmoins sûre : même si on n’est pas à l’abri d’un chef d’œuvre, sa carrière est en grande partie derrière lui. Vient maintenant le moment de savoir qui va lui succéder en tant que grand ambassadeur international du long métrage d’animation japonais. Ça aurait pu être le génial Satoshi Kon (Perfect Blue, Tokyo Godfathers, Paprika) si ce dernier n’avait pas eu la mauvaise idée de succomber d’un cancer aussi foudroyant qu’inattendu en 2010. À la place, aujourd’hui, ce sont deux grands réalisateurs qui se tirent la bourre. D’un côté, Mamoru Hosoda qui, depuis 2006 et La Traversée du Temps, nous sort régulièrement des films joyeux et explosifs, Summer Wars (2009) et Le Garçon et la Bête (2015) en tête, mais aussi un Les Enfants loups, Ame et Yuki (2012) particulièrement poignant et réussi.

De l’autre, Makoto Shinkai, surtout connu pour des films qui occupent sans partage le créneau du tire-larmes, allant parfois jusqu’au tarte comme 5cm Per Second de 2007 ou The Garden of Words, un moyen métrage sorti en 2013. Vous l’aurez compris par le champ lexical utilisé, je suis plutôt partisan d’Hosoda dans cette guerre des chefs. Toutefois, force est de reconnaître qu’avec Your Name, Makoto Shinkai frappe très fort et délivre un film sensible, parvenant même à gommer ses travers habituels.

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Deux âmes si proches et pourtant si éloignées

Mitsuha et Taki sont deux lycéens. La première vit dans un village rural et empreint de traditions. Le second est un jeune urbain évoluant dans le vibrant Tokyo. L’un comme l’autre vont se mettre à « rêver » de la vie de l’autre. Encore plus étrange, ils seront entièrement aux commandes jusqu’au soir laissant son partenaire sans aucun souvenir de ce qui se sera passé ce jour-là, avec tous les quiproquos que cela peut entraîner dans leurs relations sociales respectives. En résumé, ces deux jeunes Japonais échangent régulièrement leurs corps sans trop savoir pourquoi, ce qui provoque les situations cocasses que l’on imagine assez aisément.

Shinkai parvient avec Your Name. à trouver une forme d’équilibre et dépeint un tableau particulièrement riche de ces deux âmes un peu confuses, qui ont leurs amis, leurs amours, leurs emmerdes. Bien écrits, Shinkai ne les fait pas, ou si peu, tomber dans l’excès de niaiserie et conserve une certaine forme de pragmatisme rafraîchissant dans la situation tout sauf normale qui leur tombe dessus. Le matin, Mitsuha comme Taki découvrent leurs corps d’emprunt sans même réaliser que l’intimité dont ils jouissent ne leur appartient pas. Chacun se mêle des affaires de l’autre, arrangent des rendez-vous auxquels ils savent qu’ils ne pourront pas assister eux-mêmes, résolvent certains problèmes, en créent d’autres. Les deux se tiennent au courant par messages textuels interposés, dans un carnet ou dans un téléphone si tout va bien, écrits au marqueur noir sur le visage en cas de dispute. Les deux apprennent à se connaître sans réellement se parler, dans un entremêlement de vies passionnant. Frustration ultime du flou qui sépare les deux lycéens, leurs incursions, comme les rêves, s’estompent le matin au point qu’ils en oublient leurs noms respectifs.

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Un scénario qui en a toujours encore un peu sous la pédale

Sans en révéler davantage sur un scénario qui va au-delà du simple comique circonstanciel, on se demande assez vite où Shinkai cherche à nous emmener avec cette histoire qui prête au sourire et à l’attendrissement. On a régulièrement peur de la sortie de route larmoyante qui finalement n’arrivera jamais vraiment, sauf peut-être lors d’une fin assez poussive que l’on pardonnera volontiers. Car pour le reste, les moments d’émotions sont régulièrement contrebalancés par des moments de légèreté, les paysages aux dégradés baveux sont souvent compensés par de magnifiques panoramas plus sobres, et certains passages à la mise en scène dégoulinante sont fréquemment éclipsés par de vraies bonnes astuces de montage qui font immédiatement effet.

Dans un deuxième temps du film, le rythme s’accélère et un élément perturbateur d’envergure viendra sortir le film de la simple comédie sentimentale surnaturelle. Cette seconde partie distincte et déchirante est plus audacieuse, mais aussi moins maîtrisée. Elle donne cependant la dernière touche de profondeur qui finira de créer un lien fort d’empathie entre le spectateur et les personnages. On rit, on pleure, on aime ces personnages au point qu’on parvient à en oublier les quelques incohérences de scénario, les petites imprécisions qui perturbent légèrement la suspension consentie de l’incrédulité.

Your Name. manque cependant quelques bonnes occasions de s’arrêter et cherche à prolonger le plaisir un peu trop longtemps. On s’impatiente à la toute fin devant la manière qu’a Shinkai de tourner autour du pot alors qu’il n’y a aucune ambiguïté sur la manière dont le film va se terminer. Le réalisateur, malgré de véritables efforts, manque encore parfois de finesse et de sobriété sur certaines séquences qui pourrait agacer dans d’autres circonstances. Il n’en reste pas moins que le résultat dans sa globalité est plutôt brillant et que Your Name. a de bonnes chances de devenir dans l’esprit du public averti le meilleur film de Makoto Shinkai.

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Your Name. sortira le 28 décembre 2016 dans les salles obscures françaises.