[Cinéma] Questions à David Moreau, réalisateur de Seuls

Cinéma

Par Elodie le

Premier film à 30 ans avec le thriller Ils en 2006, passé par l’épouvante deux ans plus tard avec Jessica Alba au casting pour The Eye, puis par la comédie avec 20 ans d’écart, David Moreau ajoute une corde à son arc en s’attaquant à un genre délaissé par le cinéma français avec l’adaptation ciné de la bande dessinée fantastique Seuls. Nous lui avons posé quelques questions à l’occasion de la sortie du film (critiqué par nos soins, ici).

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Le Journal du Geek : Qu’est-ce qui vous a tant plu dans la BD Seuls pour vous donner envie de passer à l’adaptation ciné ?

David Moreau : De voir une histoire fantastique qui se passe dans ma réalité, en France, même si la ville s’appelle Forville et que ce n’est pas une vraie ville française. C’est le fait d’être transporté dans quelque chose qui m’a toujours fascinée, la fin du monde, la disparition de la population, d’être dans le pire du pire de ce qui pourrait arriver et d’avoir des enfants qui soient les protagonistes de ce genre de drame, ça m’a immédiatement parlé. Je crois que c’était mon fantasme d’adolescent de me retrouver seul au monde. Ça ne pouvait pas plus me parler.

Depuis combien de temps travaillez-vous sur ce projet ?

Ça fait un peu plus de trois ans. Entre draguer les auteurs pour qu’ils me fassent confiance et l’écriture du scénario, jusqu’à aujourd’hui, ça doit faire trois ans.

Ont-ils été faciles à draguer ?

Au départ on m’a dit que non parce qu’ils avaient refusé qu’on adapte leur œuvre, que ce soit sur grand écran ou pour une série télé. Mais on s’est super bien entendu, et ce qui me faisait envie dans leur histoire, c’est un point particulier – que je ne peux pas dévoiler sans spoiler la fin – que les autres adaptations n’abordaient pas. Alors que c’est justement ce côté-là qui m’a plu, je crois qu’ils ont été hyper rassurés par ça. Puis, le fait de venir du cinéma de genre, d’avoir fait des films d’horreur puis après de la comédie, pour eux c’était l’équilibre parfait je crois pour raconter leur histoire.

La fin du film laisse pas mal d’ambiguïté quant à une éventuelle suite, avez-vous pensé à Seuls comme une saga ou attendez-vous de voir un peu l’accueil qui sera fait au film avant d’envisager une suite ?

Je ne veux pas que ce soit trop frustrant pour le spectateur. Pour moi, la fin du film arrive à conclure une partie de cette histoire. La BD c’est ça, la résolution de l’histoire, ça clôt quelque chose, ça ouvre sur quelque chose d’autre. J’aime bien les fins ouvertes, donc en tant que spectateur, je ne trouve pas ça choquant, Seuls pourrait s’arrêter là. Bien sûr, si le film trouve son public on est quasi prêt à lancer la suite. Mais en soi, pour moi, l’histoire se clôt, elle a une fin et une ouverture. J’aime bien quand on laisse l’imagination se trimbaler.

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Est-ce difficile de réaliser des films fantastiques en France ?

Ce n’est pas difficile, c’est hyper difficile. J’ai eu beaucoup de chance parce que je me suis approprié une bande dessinée qui a du succès, donc c’est vraiment le crédit de la bande dessinée qui m’a permis de faire ce film, sinon c’est un genre qui est complètement délaissé par le cinéma français. Pas par manque d’envie des cinéastes : j’ai plein de copains qui font mon métier et qui ont plein d’histoires géniales, des réalisateurs de talent qui ont été biberonnés par ce cinéma-là, mais on ne comprend pas pourquoi en France, notre espace narratif se résume à la réalité, la réalité, la réalité. On pourrait raconter plein de trucs dans notre pays qui ne soient pas forcément des histoires réalistes, sauf que ça rencontre rarement son public. De plus, j’ai l’impression que le public français, surtout ce public-là, dès que c’est français, il ne va pas voir le film. C’est fou le nombre de jeunes qui disent : « Ah, c’est français, c’est de la merde ! ». Je lisais les commentaires YouTube sous la bande-annonce de Seuls et il y a un mec qui écrit : « C’est quoi ces voix françaises ? ».

Star Wars, c’est le film qui a fait entrer ce genre de cinéma dans ce qu’il est devenu aujourd’hui, c’est-à-dire quasiment le cinéma le plus populaire aux États-Unis, en ce qui concerne les grosses licences. Depuis 30 ans, le cinéma fantastique est devenu viable, avant ce n’était pas le cas. Ils en ont tellement fait, et ils savent tellement bien le faire, que c’est difficile quand on est français de s’excuser en disant : « Ah oui, mais nous aussi on veut faire un film, etc. » Il ne faut pas s’excuser, mais s’approprier ce genre, pas forcément une adaptation comme avec cette BD, même si c’est difficile de faire une histoire complètement originale en France. Du coup, je pense que la BD est une invitation supplémentaire à aller voir le film, j’espère que le film rencontrera son public. C’est un gros risque qu’on a tous pris sur ce film, mes partenaires et moi. C’est un cinéma que j’adore et que j’aimerais voir plus souvent en France.

Le public français n’est pas plus hermétique à ce genre d’histoire, il est hermétique quand ça part d’une réalité. Ce que je trouve dommage, car ce qui est cool dans ce type d’histoire c’est quand ça part d’une réalité et qu’on arrive à quelque chose qui n’existe pas. E.T., le début de l’histoire avec Eliott, a tout du film d’auteur. C’est un gamin avec une mère malheureuse parce que son mec l’a larguée, un début très réaliste qui part sur quelque chose qui ne l’est pas. Pour les Français c’est exotique car l’intrigue se déroule aux États-Unis, pas chez nous. Du coup, ils ont peut-être plus de facilité à entrer dans l’histoire, alors que si ça se passe en France, on n’y croit pas. Et le fait que ce soient des enfants, avec un casting inconnu qui donne directement vie aux personnages, contrairement à un acteur célèbre qu’on aurait vu dans 30 comédies par exemple, ça rend la possibilité de rentrer dans l’histoire d’autant plus forte.

Vous avez travaillé sur plusieurs genres (thriller, épouvante-horreur, comédie), comment avez-vous abordé cette nouvelle réalisation ?

Je viens de là, donc je ne l’ai pas vraiment abordé. C’est une culture que j’ai depuis toujours, c’est le cinéma que j’ai toujours voulu faire. J’ai adoré faire une comédie et j’adorerais en refaire. 20 ans d’écart, ce n’est pas du tout un accident de parcours puisque c’est mon premier film en solo. Avant je travaillais avec Xavier Palud avec qui j’ai co-réalisé les deux premiers. Une histoire, c’est une histoire, les réalisateurs qui m’ont vraiment, vraiment, vraiment marqué, sont des réalisateurs qui ont abordé un nombre de genres incroyable. Robert Wise, qui est un réalisateur très sous-estimé, mais un grand metteur en scène, a fait La Mélodie de Bonheur, Star Trek, West Side Story, The Haunting (La maison du diable en VF) qui est un film d’horreur génial. C’est un mec qui a fait tous les genres, avec le même sérieux. Il faut utiliser la palette qui nous est offerte par le cinéma. Sur ce genre de film, peut-être que la forme a plus de répercussions sur le fond que sur une comédie par exemple. Même si je n’ai pas mis moins d’attention à filmer 20 ans d’écart que ce film-là, c’est vrai qu’il y a beaucoup d’effets spéciaux et donc une attention toute particulière à avoir sur la forme, pas par souci d’esthétisme, mais par souci de réalisme. C’est-à-dire que si on a un élément fantastique, comme le brouillard dans le film qui devient un danger pour les enfants, il faut qu’on puisse y croire, donc il faut que ce soit bien fait. Ça devient le fond en fait.

Avez-vous pris des libertés scénaristiques par rapport à la BD ?

J’en ai pris pas mal, parce que c’était nécessaire. C’était indispensable pour que le film puisse être réaliste en une heure quarante. Ces libertés je les ai prises avec les auteurs de la BD, ils ont suivi toutes les étapes d’écriture, on s’appelait régulièrement, on s’est nourris. Après, c’est ma façon de raconter leur histoire, forcément c’est une adaptation, mais c’est la même histoire, les mêmes personnages, mais ma façon de la raconter. Il y a une différence, qui peut être grande, mais qui ne l’est pas vraiment puisque l’ADN de la BD est présent. On a montré le film à Fabien (Vehlmann – scénariste) et Bruno (Gazzotti – dessinateur), ils ont été émus et m’ont dit : « S’il y avait eu un film de Seuls, c’est celui-là qu’on aurait aimé voir ».

Avez-vous les mêmes envies en tant que réalisateur et spectateur ?

Ah oui, évidemment. On est toujours le premier spectateur du film qu’on réalise. Je ne fais pas un film que je n’ai pas envie d’aller voir au cinéma. J’espère que je ne serai pas le seul… (rires)