Une étude remet la conscience des végétaux au banc d’essai

Science

Par Antoine le

Une équipe de scientifiques a publié une étude très documentée scientifiquement et historiquement, sur l’intelligence et la cognition chez les plantes. Un thème où les consensus sont rares, et une occasion de discuter des mécanismes de la conscience… et d’anthropocentrisme.

Alors, criera ou criera pas ?

Vous avez déjà certainement entendu cet argument passer au milieu d’un débat passionné entre un végétalien et un carnivore : “Mais qu’est-ce qui me dit que les plantes ne souffrent pas aussi quand on les mange ?”

Une réflexion parfois formalisée sous le nom de “cri de la carotte”, en référence aux prétendues capacités des végétaux à ressentir la douleur. C’est un argument discutable, souvent présenté de façon grossière pour ridiculiser le mouvement végan. Mais à en croire le papier d’opinion produit par une équipe de chercheurs dirigée par Lincoln Taiz de l’université de Californie, ce concept n’aurait tout simplement pas de fondement scientifique. Une bonne occasion de décortiquer leur publication pour se faire une idée des bases scientifiques qui sous-tendent ce problème polémique.

Passons sur les querelles entre amis pour des histoires de conviction et de régime alimentaire. En science, le problème du “cri de la carotte” ne date pas d’hier : au 18e siècle, on commence à voir l’émergence d’un courant de pensée nommé la “Biologie Romantique”. Ce mouvement a été codifié par le philosophe allemand Schelling, dans un livre baptisé “Naturphilosophie”. Leur but ultime : prouver que la nature et l’esprit ne font qu’un.

L’impossible consensus autour de la “neurobiologie des plantes”

Aujourd’hui, les différentes écoles travaillant sur le sujet ont un problème majeur : ils sont incapables de tomber d’accord sur une terminologie précise. Il existe des points d’achoppement sur de nombreux éléments lexicaux, qui rendent très difficile la recherche d’un consensus.

Le premier réside déjà dans le nom de la discipline qui étudie ces phénomènes. Un premier groupe parle de “neurobiologie des plantes”, et n’hésite pas à piocher dans le lexique de la neurobiologie animale pour étayer ses arguments. En revanche, un second groupe ( dont font partie les auteurs de cette étude) considère que cette terminologie est erronée : selon eux, l’absence de système nerveux à proprement parler suffit à rendre cette dénomination caduque. On distingue ici deux camps clairement définis.

Le deuxième point qui fait débat, c’est l’utilisation du terme “intelligence” lorsqu’on parle de végétaux. Historiquement, la communauté scientifique a d’abord été très farouchement opposée à ce terme car on considérait l’intelligence comme un terme réservé aux facultés prétendument supérieures de l’humain. Aujourd’hui, le problème s’est encore largement complexifié : une étude parle même de plus de 70 formes d’intelligence. La définition la plus générique possible, qui englobe tous ces concepts, est le fait de pouvoir “recevoir et interpréter des informations de son environnement”. Problème : selon cette définition, de simples cellules seraient donc intelligentes. Et même au-delà : certains organites (assimilables aux “organes” des cellules) comme les chloroplastes répondent aussi à cette définition !

Tant que les différentes écoles de pensée ne parviendront pas à s’accorder sur une terminologie claire, il sera dans tous les cas difficile d’arriver à un consensus. Alors, vraies similitudes ou biais de raisonnement ?

Pourtant, certaines plantes démontrent bel et bien des capacités qu’on serait tenté d’interpréter comme une forme d’intelligence ou de sensibilité. On sait par exemple très bien que les plantes communiquent via différents signaux chimiques, autant dans un même organisme qu’entre elles. Il existe même des exemples encore plus impressionnants : des arbres “sociaux” aux capacités de calcul,  les exemples de tels comportements ne manquent pas. Mais s’agit-il vraiment d’un “comportement”, qui comprend la notion d’intentionnalité, plutôt que de réactions physico-chimiques ? Rien ne permet de l’affirmer à l’heure actuelle.

Alors quand on constate le nombre d’études qui parlent de systèmes “simili-nerveux” sans qu’une vraie structure nerveuse à proprement parler ait été identifiée, une question se pose : n’aurait-on pas trop tendance à vouloir voir chez les plantes des mécanismes qui ressemblent fortement à ceux que l’on connaît chez l’humain ?

Ce biais de raisonnement est pourtant bien connu, et porte le nom d’anthropocentrisme. Cela signifie “le fait de mettre l’humain au centre”, et par extension, d’appréhender la réalité à travers la perspective humaine. Pour éviter cet écueil, l’écologiste Monica Gagliano a mené une série d’expériences censées démontrer qu’il était possible de réaliser des expériences d’habituation et de conditionnement pavlovien sur les plantes. Dans ces expériences, des plantes auraient “appris” à étendre leur feuilles pour anticiper l’arrivée d’une source lumineuse. Des résultats très controversés qui lui ont cependant suffi pour affirmer qu’il s’agissait d’une forme d’intelligence et de conscience : pour elle, la signalisation électrique et chimique que l’on trouve chez les plantes remplit cette même fonction.

Pas de raison de développer une conscience !

Un postulat rejeté par l’équipe de Taiz, qui rappelle que la notion de conscience est intimement liée au développement d’un système nerveux central, avec un haut niveau de spécialisation. Cette comparaison serait donc une approximation peu pertinente, une extrapolation produit d’une forme d’anthropocentrisme.

Mais l’équipe de Taiz ne se contente pas d’attaquer les arguments des nombreuses recherches de Gagliano et des autres chercheurs plus enclins à parler de “système nerveux” et de “conscience” chez les plantes. Elle avance surtout un argument très fort : elles n’auraient eu aucune raison d’en développer une !

Les plantes […] sont adaptées pour être des exemples à suivre en terme d’efficacité énergétique qui se basent sur l’absorption d’eau […] plutôt que sur la synthèse de protéines, très coûteuse en énergie. Elles n’ont pas évolué pour  chasser des proies ou fuir leurs prédateurs. […] Il n’y a aucune preuve que les plantes aient besoin de capacités mentales coûteuses en énergie comme la conscience, les sentiments et l’intentionnalité pour se reproduire et survivre.

C’est en effet un des crédos de l’évolution : ce qui consomme plus d’énergie que nécessaire est forcément moins adapté, et donc moins enclin à faire l’objet d’une sélection naturelle. Mais par honnêteté intellectuelle, l’équipe précise tout de même dans son étude que pour exclure rigoureusement la question de la conscience chez les plantes, il faudrait auparavant avoir une idée claire du “niveau de complexité fonctionnelle et organisationnelle nécessaire à la conscience chez les animaux”.

Un plaidoyer contre l’anthropocentrisme

L’équipe de Taiz se refuse donc à accepter l’idée d’une véritable forme de cognition chez les végétaux, en l’absence de preuve irréfutable. Elle ne ferme cependant pas la porte à l’idée. Mais outre la simple thématique de l’intelligence et de la cognition des plantes, il existe une seconde lecture possible de cet article passionnant. On peut tout à fait l’interpréter comme un plaidoyer contre l’anthropocentrisme, véritable plaie intellectuelle qui est en mesure de corrompre un raisonnement scientifique en apparence cohérent et documenté. Monica Gagliano en fait les frais parce qu’elle représente un exemple particulièrement pertinent, mais il ne faut pas prendre cette étude comme une charge dirigée contre cette chercheuse et ses travaux. Elle est le fil conducteur de la construction d’une étude très bien menée, mêlant une remise en perspective historique très fine de la question de la conscience des végétaux à celle de l’anthropocentrisme en général.

Ils défendent une approche purement analytique et pragmatique, dépourvue d’affect et de considérations humaines.

nous émettons une objection ferme quant au fait que la conscience, l’intentionalité et la cognition sont des questions morales et éthiques; Une compréhension scientifique de la nature est la seule chose nécessaire à la recherche de la vérité.

 

L’étude s’achève d’ailleurs sur une conclusion presque philosophique , sous forme d’appel à la patience et à la rigueur intellectuelle.

 

Même si les plantes n’ont pas la complexité nerveuse requise pour la conscience chez les animaux, elles restent des organismes remarquables, dignes de notre admiration, respect, études, et efforts de conservation. C’est déjà bien suffisant qu’elles soient capables de convertir la lumière du jour, le dioxyde de carbone et l’eau en composés carbonés complexes qui supportent toute la vie multicellulaire sur Terre. On ne devrait pas exiger d’elles qu’elles soient également conscientes de le faire !

 

Pour aller plus loin sur les thématiques de la conscience des végétaux et de l’anthropocentrisme :

  • L’étude très fouillée de l’équipe de Taiz, pleine de références historiques et scientifiques
  • Pour vous faire votre propre idée, quelques études présentant des arguments en faveur de la cognition chez les plantes : ici, , , et
  • Quelques phénomènes exceptionnels chez les végétaux que certains ont interprété comme de l’intelligence : , ,