Les Quatre Fantastiques, protagonistes de la franchise éponyme créée par Stan Lee, ont acquis leurs super-pouvoirs lors d’un voyage dans l’espace, où ils ont été exposés aux rayonnements cosmiques mutagènes qui parcourent le cosmos.
Une excellente excuse d’un point de vue narratif — mais le raisonnement tient-il vraiment la route ? Au risque d’en décevoir certains, c’est malheureusement plus qu’improbable — et voici pourquoi.
Des vecteurs de modification génétique massive
Afin de comprendre pourquoi l’origin story imaginée par Stan Lee et Stanley Kirby est tirée par les cheveux, il faut d’abord s’intéresser à ces fameux rayons cosmiques.
Contrairement à ce que suggère ce terme, il ne s’agit pas de rayons à proprement parler. Ce sont en fait des particules, majoritairement des protons comme ceux que l’on trouve dans le noyau des atomes. La principale différence avec ces derniers, c’est qu’ils voyagent en solitaire, catapultés dans l’espace à une vitesse vertigineuse par des événements cataclysmiques comme des supernovas ou des jets de trous noirs. Ils véhiculent donc une quantité d’énergie phénoménale pour des objets un million de fois plus petits que le diamètre d’un cheveu.
Lorsque ces objets frappent un organisme vivant, ils se comportent donc comme des balles de fusil nanométriques qui transpercent aisément les cellules, et peuvent même détruire les liaisons entre les atomes qui constituent les molécules… y compris l’ADN, le support de l’information génétique propre à chaque personne.
Or, quand cet ADN est endommagé, cela ouvre la voie à l’apparition de mutations. Ce terme désigne des modifications aléatoires du matériel génétique qui, dans la vraie vie, sont à l’origine du phénomène d’évolution qui explique la diversité des espèces. En d’autres termes, les rayons cosmiques et les mutations qu’ils provoquent peuvent conduire à des changements très concrets.
Vu sous cet angle, il faut admettre que le scénario des 4 Fantastiques n’est donc pas totalement absurde — mais malheureusement, il s’écroule assez rapidement lorsqu’on creuse un peu plus loin.
La Terre nous protège des rayonnements cosmiques
Les scénaristes Marvel n’ont jamais vraiment précisé dans quelle région le vol spatial s’est déroulé, ni combien de temps il a duré. Mais le contexte suggère très fortement que les quatre futurs héros ne se sont pas aventurés très loin de la Terre, et qu’ils ne sont pas restés longtemps en orbite.

Or, pour voir émerger des mutations à grande échelle, il faudrait recevoir une grande quantité de particules de haute énergie. En fait, la dose nécessaire serait bien au-delà de ce à quoi un humain pourrait être exposé en quelques heures dans l’espace — notamment grâce à la magnétosphère protectrice de la Terre, qui agit comme un bouclier contre ces objets. Et c’est tant mieux ; autrement, les astronautes les plus exposés, comme ceux qui résident à bord de la Station spatiale internationale, reviendraient en très mauvais état !
Le corps répare activement l’ADN
Jouons à l’avocat du diable et imaginons arbitrairement qu’un flux de rayons cosmiques inhabituellement dense frappe la Terre précisément au moment où nos quatre protagonistes effectuent leur voyage. Dans ce cas, les dégâts sur l’ADN, et par extension les mutations, deviendraient certainement plus fréquents, n’est-ce pas ? Eh bien… pas tant que ça.

En effet, l’évolution a doté notre machinerie interne de mécanismes de réparation remarquablement efficaces. Grâce à un système complexe constitué de nombreuses protéines et enzymes, nos cellules sont capables de réparer leur ADN endommagé avant qu’il ne se propage lors de la réplication. Une précaution indispensable pour éviter la dissémination de mutations problématiques.
Les mutations provoquées par les rayonnements cosmiques seront donc majoritairement réparées en l’espace de quelques heures. Jusqu’à un certain seuil, du moins.
Des dégâts irréversibles à haute dose
Pour pousser l’expérience de pensée, on peut aussi imaginer un événement véritablement cataclysmique, comme une supernova à quelques dizaines d’années-lumière de la Terre. Dans ces conditions, nos astronautes seraient effectivement soumis à un flux de particules extrêmement intense, avec à la clé un taux de mutation bien au-delà de ce que le système de réparation cellulaire est capable d’encaisser.
Mais cela ne signifie pas pour autant que des super-pouvoirs apparaîtraient. En réalité, les cellules d’un humain normalement constitué disparaîtraient bien avant d’en arriver là — et dans des circonstances tout sauf réjouissantes, car l’exposition à une quantité extrême de rayonnements ionisants est tout simplement dévastatrice pour notre biologie.
Les cellules irrémédiablement endommagées se mettraient à se saborder en masse via l’apoptose — un mécanisme à travers lequel les cellules se sabordent elles-mêmes lorsque les dégâts à l’ADN sont trop importants pour être réparés.
C’est un mécanisme exceptionnellement important dans l’entretien global de l’organisme. Il permet par exemple d’éliminer les cellules malsaines ou trop vieilles, comme celles qui pourraient former des tumeurs, avant qu’elles ne se multiplient. Mais dans ces proportions, les conséquences physiologiques seraient terribles.

Pour couronner le tout, les cellules encore plus touchées subiraient une autre forme de mort cellulaire, cette fois désordonnée : la nécrose. Au bout du compte, nos pauvres astronautes présenteraient des symptômes mortels, comparables à ceux des premières victimes d’un accident nucléaire comme celui de Tchernobyl — pas franchement l’idée qu’on se fait d’un super-héros.
Les mutations se manifestent sur le long terme
Poussons encore plus loin en imaginant que, par un miracle d’origine inconnue, l’ADN parvienne à accumuler une quantité invraisemblable de mutations sans que l’organisme ne dégénère complètement. On se retrouve alors confronté à un autre problème majeur : la temporalité.
Dans le monde réel, les mutations ne peuvent pas donner naissance à des effets concrets du jour au lendemain. Pour qu’elles se manifestent de manière visible, il faut que des tas de micro-changements s’accumulent progressivement, sur de nombreuses générations, à travers le processus d’évolution et de sélection naturelle — un processus qui demande des milliers, voire millions d’années.

Aucune chance, donc, que nos astronautes reviennent sur Terre avec des pouvoirs au bout de quelques heures.
Un processus totalement aléatoire
Et même en faisant abstraction de cette lacune, il reste un obstacle majeur. En effet, les mutations ne sont pas des innovations guidées, mais des modifications aveugles. Elles surviennent au hasard, en fonction de l’endroit exact où chaque particule a frappé une molécule d’ADN codante.
En pratique, cela signifie que la majorité des mutations sont complètement inutiles et silencieuses. Les autres seront très probablement néfastes — et dans les rares cas où elles seraient potentiellement bénéfiques, il n’y a absolument aucune raison qu’elles soient assez cohérentes pour conduire à l’apparition d’une nouvelle fonction complexe.

En effet, une fonction biologique n’est jamais le fruit d’un élément isolé : c’est toujours le fruit d’interactions complexes entre de nombreux sous-systèmes physiologiques interdépendants. Prenez la vision, par exemple : pour fonctionner correctement, la rétine et tous les autres éléments des yeux doivent jouer leurs rôles respectifs, mais ils seraient inutiles sans le soutien des muscles qui contrôlent les mouvements oculaires, des nerfs optiques qui transmettent les informations récoltées, et du cerveau qui les interprète.
Pour qu’une nouvelle fonction apparaisse ainsi, il faudrait que tous les systèmes biologiques se transforment de façon coordonnée et cohérente. Et l’équation est encore plus compliquée dans notre cas, car on ne parle pas d’un simple renforcement des fonctions existantes.
Le corps d’un humain lambda n’est évidemment pas construit pour supporter des changements majeurs associés à un super-pouvoir ; par exemple, il subirait des dégâts catastrophiques s’il était capable de s’embraser comme la Torche Humaine. Par conséquent, tout l’organisme devrait dynamiter des millions d’années d’évolution pour se restructurer complètement. La seule façon d’obtenir ce genre de pouvoirs, c’est qu’il se reconstruise sur des bases biologiques fondamentalement différentes pour supporter les contraintes physiques extrêmes associées à ces capacités — toujours avec la cohérence parfaite mentionnée plus haut. Autant dire que cela constituerait une absurdité statistique à l’ampleur ahurissante.
Attendre d’un tel chaos qu’il produise un super-pouvoir fonctionnel reviendrait à laisser un fichier contenant un million de lignes de code ouvert sur un ordinateur, en espérant qu’un chat marchant sur le clavier introduise une nouvelle fonctionnalité parfaitement opérationnelle dans le logiciel par pur hasard ; vous auriez plus de chances de gagner au loto et d’être frappé par la foudre simultanément, chaque jour de votre vie !
Morale de l’histoire : même si vous vous offrez un voyage à la frontière de l’espace à la manière de Jeff Bezos ou Katy Perry, vous n’aurez aucune chance de revenir avec des super-pouvoirs. Mais c’est précisément à ça que servent ces films; même si la science vient jouer les empêcheurs de tourner en rond, la recette imaginée par Stan Lee continuera de nous faire rêver. Nous vous donnons donc rendez-vous en salle ce mercredi 23 juillet pour la sortie de Les Quatre Fantastiques : Premiers pas !
🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.