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Compteur Linky : vous êtes soupçonné de fraude si comme beaucoup de Français vous recevez ce courrier

Le gestionnaire du réseau électrique part à la chasse aux fraudeurs, mais les erreurs se multiplient et des particuliers innocents se retrouvent accusés à tort.

L’intitulé du courrier « Contrôle du dispositif de comptage » fait maintenant frémir les Français. Enedis y évoque une « succession d’événements suspects », une « baisse anormale de l’énergie comptabilisée » et la nécessité d’un contrôle immédiat. Le message se termine par un rappel : refuser l’accès au compteur constitue un motif de coupure d’électricité. Cette lettre atterrit désormais dans des milliers de boîtes aux lettres françaises, créant l’angoisse chez des consommateurs qui n’ont pourtant rien à se reprocher. Depuis le début de l’année 2025, les témoignages s’accumulent partout en France. Des retraités vivant dans des maisons temporairement inoccupées, des couples ayant installé des panneaux solaires… tous se retrouvent dans le viseur d’Enedis. Le gestionnaire du réseau a décidé de mettre fin à la fraude au compteur Linky, quitte à accuser les innocentes au passage.

Le gestionnaire estime à 100 000 le nombre de compteurs trafiqués sur les trois dernières années, représentant un préjudice de plusieurs centaines de millions d’euros. Face à cette hémorragie, l’entreprise a triplé ses contrôles. Bertrand Boutteau, directeur du programme Pertes et fraude chez Enedis, assume pleinement cette stratégie. Depuis la crise énergétique de 2022, les arnaques se sont multipliées. Sur les réseaux sociaux, des experts de la fraude proposent ouvertement d’installer des « shunts » pour quelques centaines d’euros, promettant des réductions drastiques sur les factures.

Le problème, c’est qu’Enedis a changé de fusil d’épaule. L’entreprise ne cible plus uniquement les cas de fraude certains. Elle s’attaque désormais aux dossiers où la fraude est moins probable, augmentant le risque d’erreur. Les algorithmes détectent des anomalies là où il n’y a souvent qu’un simple changement de vie parfaitement légitime.

Quand les algorithmes confondent économies et fraude

Les cas d’erreurs documentés par l’UFC-Que Choisir révèlent des situations cocasses. Une maison restée vide pendant deux ans après un décès déclenche une alerte pour baisse de consommation suspecte. L’installation de panneaux solaires par des techniciens d’Enedis eux-mêmes se transforme en présomption de fraude quelques mois plus tard. Un automne particulièrement doux qui dispense d’allumer le chauffage devient une preuve de manipulation du compteur.

Ces exemples illustrent les limites des détections automatisées. Les systèmes d’Enedis scrutent en permanence les données de consommation à distance, une capacité rendue possible grâce à la technologie Linky. Toute chute brutale, toute baisse de tension ou intensité anormale déclenche une alerte. Sur le papier, cette surveillance constante permet d’identifier rapidement les fraudes réelles. Dans la pratique, elle génère aussi de nombreux faux positifs.

La vraie fraude existe pourtant bel et bien. La technique la plus répandue consiste à installer un dispositif appelé « shunt » qui dérive une partie de l’électricité avant qu’elle ne passe par le compteur. Cette électricité échappe ainsi à la facturation. Le manque à gagner se chiffre en centaines de millions d’euros. Les sanctions prévues par la loi sont d’ailleurs bien dissuasives. Les fraudeurs risquent jusqu’à 1 million d’euros d’amende et 10 ans d’emprisonnement dans les cas les plus graves, notamment pour les escroqueries en bande organisée. Enedis transmet systématiquement les dossiers au procureur de la République, dépose plainte et se porte partie civile.

Et quand on est innocent, qu’est-ce qu’il se passe ?

Le véritable problème réside dans la méthode employée par Enedis. Même lorsque le technicien envoyé sur place se montre rassurant et constate que les scellés du compteur sont intacts depuis plusieurs années, la procédure se poursuit. L’entreprise affirme disposer d’autres éléments qui justifient de maintenir l’accusation, sans pour autant les détailler clairement dans ses courriers. Jacky Hébert, président de l’UFC-Que Choisir Manche, dénonce des courriers qui ne laissent quasi aucune place au débat contradictoire. Enedis inverse la charge de la preuve : ce n’est plus à l’entreprise de démontrer la fraude, mais au client accusé d’apporter la preuve de son innocence face à des données techniques qu’il ne maîtrise absolument pas.

La procédure devient encore plus pernicieuse avec l’envoi rapide d’un bordereau rectificatif. Ce document calcule un rattrapage de facture en comparant la consommation du suspect avec celle d’un panel de clients au profil similaire. Les montants réclamés dépassent souvent les 1 000 euros, auxquels s’ajoutent environ 500 euros de frais d’intervention du technicien. Enedis demande la signature de ce bordereau alors même que le délai de contestation de 30 jours n’est pas écoulé. Signer ce document équivaut à reconnaître sa culpabilité. C’est le piège dans lequel de nombreux consommateurs affolés risquent de tomber. Les associations de consommateurs conseillent donc de ne rien signer en cas d’innocence. Le médiateur de l’énergie confirme cette recommandation, tout en précisant que l’absence de signature n’empêchera pas Enedis de procéder au redressement pour fraude si l’entreprise maintient son accusation.

Le médiateur de l’énergie observe une explosion des litiges. Les saisines ont doublé en un an, passant de moins de 100 en 2024 à près de 200 en 2025, alors que l’année n’est même pas terminée. L’instance précise toutefois que dans la quasi-totalité des dossiers traités, la fraude se révèle effectivement avérée. Les erreurs restent donc minoritaires, mais elles n’en sont pas moins traumatisantes pour les victimes qui les subissent.

Bertrand Boutteau reconnaît de possibles erreurs dans la détection et l’instruction des fraudes. Beaucoup de procédures s’arrêtent après le contrôle sur place de l’agent, assure-t-il. Mais pour les personnes accusées à tort, le mal est fait. Certains ne découvrent que leur dossier est clos qu’en appelant eux-mêmes Enedis, sans recevoir le moindre mot d’excuse.

Face à ce courrier accusateur, la marche à suivre est claire. Rassemblez immédiatement tous les documents justifiant votre situation tels que des factures prouvant l’installation de panneaux solaires, des justificatifs d’absence prolongée, de travaux sur le système de chauffage, ou encore de période d’inoccupation du logement. Contactez ensuite rapidement une association de consommateurs comme l’UFC-Que Choisir qui pourra vous accompagner dans vos démarches. Informez également votre fournisseur d’électricité de la situation.

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