En 2012, Tesla est arrivé sur le marché avec sa première Model S, en jugeant qu’il était mieux pour le conducteur d’avoir une dalle de 17 pouces trônant devant lui pour se débarrasser des boutons physiques. Nous voilà quatorze ans plus tard et l’industrie automobile a suivi la tendance avec une docilité déconcertante. Aujourd’hui, dénicher un véhicule neuf sans se coltiner une (ou plusieurs) lucarne numérique relève de la mission impossible.
Alors oui, ça flatte la rétine, c’est futuriste, et cela nous permet même de regarder des films ou des séries, ou de jouer à des jeux vidéo en restant tranquillement à bord de son véhicule. La grogne monte déjà depuis plusieurs années du côté des conducteurs, qui saturent et ne supportent plus cette surabondance. Pour de nombreux organismes de sécurité, cette orgie d’écrans est allée trop loin, et leurs arguments sont difficilement parables.
L’overdose numérique à bord
S’il fallait tripoter instinctivement quelques boutons pour régler la clim’ ou la radio dans son véhicule auparavant, mais ce n’est plus le cas dans les véhicules modernes. Des gestes que l’on faisait à l’aveugle, et qui réclament aujourd’hui une navigation capricieuse, dans certains cas, sur une interface anti-ergonomique au possible. Si certaines sont fluides chez les constructeurs haut de gamme (BMW, Mercedes, Tesla, etc.) d’autres sont proprement infernales et se permettent même de ramer comme de vieilles tablettes.
Premièrement c’est agaçant, et c’est évidemment dangereux, puisque cela nous distrait de ce qu’il se passe sur la route. En ergonomie, la discipline visant, entre autres, à adapter les outils à l’humain, on parle d’une triple distraction : visuelle (on cherche l’icône correspondant à la commande), manuelle (il faut lâcher le volant, parfois trop longtemps) et cognitive (on mobilise son cerveau pour assurer la navigation).
Rien à voir avec les boutons physiques d’antan, qui faisaient appel à notre mémoire musculaire : en moins d’une seconde, il était possible de lancer le désembuage de la lunette arrière ou de couper la ventilation. Les écrans exigent une attention supérieure, qui allonge le temps de réaction face aux imprévus de la route.
Manipuler ces dalles ralentit davantage nos réflexes que l’envoi d’un SMS au volant (voir le post sur X en bas de paragraphe). Pour en avoir le cœur net, le TRL (Transport Research Laboratory), un laboratoire indépendant spécialisé dans la sécurité des transports au Royaume-Uni, a mené une expérience édifiante en 2020. Des conducteurs ont été placés dans des simulateurs pour tester leur réactivité tout en effectuant des tâches banales sur des interfaces comme Apple CarPlay ou Android Auto.
Les résultats sont proprement effrayants. Là où un conducteur concentré réagit en une fraction de seconde, celui qui doit naviguer dans les menus d’un écran voit son temps de réaction augmenter de 53 à 57 %. Pour mettre ces chiffres en perspective, c’est bien pire que de conduire sous l’emprise du cannabis (augmentation de 21 %) ou même avec le taux d’alcoolémie limite autorisé (12 %).
À 130 km/h sur l’autoroute, cette demi-seconde supplémentaire ne paraît rien, mais elle représente 18 mètres de plus parcourus avant même de commencer à freiner. Si l’on ajoute à cela le temps nécessaire pour naviguer dans un sous-menu, on arrive rapidement à des distances d’arrêt allongées de 20 à 25 mètres.
This research suggests that the latest in-vehicle infotainment systems impair driver reaction times behind more than alcohol https://t.co/CQ4cYz3e07 pic.twitter.com/2XDIz9q2ft
— Will Geary (@wgeary) December 19, 2020
Le grand retour des boutons physiques : une obligation dès 2026 ?
Face à ce nouveau danger, les gendarmes de la sécurité routière vont rapidement reprendre la main et sortir la matraque. Dès cette année, l’ANCAP et son homologue européen Euro NCAP vont donc durcir le ton. Pour obtenir la précieuse note de 5 étoiles aux crash-tests, les constructeurs devront impérativement proposer des commandes physiques pour les fonctions essentielles.
L’idée n’est pas de bannir la technologie dans son entièreté, mais de la remettre à sa juste place. Si les écrans restent tout à fait pertinents pour la navigation ou la personnalisation de certaines fonctions à l’arrêt, les commandes vitales doivent redevenir tactiles. Pourquoi ? Parce qu’un bouton physique offre un retour haptique que l’écran ne pourra jamais égaler.
Même la reconnaissance vocale, présentée comme l’alternative sûre pour garder les yeux sur la route, n’est pas une oie blanche. Une méta-analyse de 43 études, publié en septembre 2017 dans la revue Accident Analysis & Prevention, vient clore le débat sur la prétendue immunité des commandes vocales. Les performances de conduites d’un conducteur qui s’en sert se dégradent également si on le compare à un autre qui conduit sans, complètement concentré sur la route.
Là aussi, les chercheurs à l’origine de cette étude ont observé une augmentation des temps de réaction et une influence négative sur la tenue de trajectoire ainsi que sur la détection des dangers. Comme il est nécessaire de formuler une requête à l’oral pour que ces systèmes fonctionnent, le conducteur doit préparer mentalement sa demande en s’assurant qu’il utilise les bon mots-clés qui seront compris par l’IA embarquée, puis recevoir la réponse vocale (parfois erronnée). Même si elle est un moindre mal face au tactile, la commande vocale reste plus risquée qu’une conduite sans sollicitations externes.
Même si le retour aux sources ne sera pas total (faut pas rêver, l’industrie automobile a trop investi pour faire machine arrière), peut-être que l’ère du tout-tactile a vécu ses dernières années de gloire. Le bon sens l’aura finalement emporté : on ne pilote pas un engin de 1,5 tonnes comme on fait défiler son flux Instagram. La sécurité routière ne devrait jamais succomber aux modes et aux tendances, quelles qu’elles soient et encore moins à l’assurance des designers et marketeux qui pensaient réinventer la roue en changeant nos habitacles en salons multimédia. Le rappel à l’ordre des régulateurs est mérité : les industriels ont toujours mieux marché au bâton qu’à la carotte.
🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.