Partir à la conquête de Mars et y installer des villes et retourner sur la Lune pour y contruire des colonies afin de devenir une espèce multiplanétaire : un programme très sexy et « Musk-compatible », qui fait très régulièrement l’objet d’articles plus ou moins sérieux dans la presse spécialisée. Il y a, en revanche, une thématique, un léger détail qui manque cruellement lorsqu’on nous berce de ces récits récits spatiaux : si l’on veut coloniser l’espace, il va falloir s’y reproduire ; Et là, c’est le grand vide sidéral.
Publiée le 3 février dans la revue Reproductive Biomedicine Online, cette étude a eu au moins la décence de mettre les pieds dans le plat. Si l’on continue à ignorer cette question, nous serons forcés d’admettre que l’aventure spatiale n’est pour l’instant qu’une distraction coûteuse pour milliardaires en mal de sensations. Tout du moins, tant que l’on n’aura pas sanctuarisé le droit à une procréation sécurisée et éthique au-delà de l’atmosphère terrestre.
L’espace, le point mort de la bioéthique
Ce ne serait pas la première fois que l’espèce humaine se lance dans ses plus grand projets sans en penser les fondations, mais passons, c’est une autre histoire. Selon les neuf auteurs qui ont contribué à cette étude, la reproduction, au sens large du terme, est le parent pauvre de la conquête galactique.
Pour Fathi Karouia, chercheur à la NASA et co-auteur de cette étude, il y a urgence : « Alors que l’humanité déploie ses ailes dans le cosmos, la santé reproductive ne peut plus rester cet impensé des politiques publiques ou cette zone de non-droit réglementaire ».
Si l’espace a longtemps été le club très fermé de super-athlètes masculins triés sur le volet, la démocratisation sauvage portée par les acteurs du New Space a fait voler ce modèle en éclats. Les profils des passagers sont et seront plus diversifiés si l’on veut réellement un jour envoyer des colons sur notre satellite ou mars, mais nos cadres réglementaires n’ont quasiment pas bougé d’un iota depuis la Guerre froide.
Outre ce problème, l’espace est l’environnement le plus hostile qui soit pour toute vie qui s’est épanouie sur Terre. Notre berceau est très douillet, et notre espèce n’a pas évolué pour survivre dans le vide spatial, où les bombardements de rayons cosmiques galactiques (GCR) pleuvent dès que l’on quitte l’atmosphère.
Les petits sauts de puces que proposait Blue Origin à bord du New Shepard (aujourd’hui mis en pause), ne sont rien si on les compare à un voyage vers Mars, située en moyenne à 225 millions de km de la Terre. Lors de ces courts vols à la frontière de la ligne de Kármán, les organismes ne sont pas mis à rude épreuve, puisque la magnétosphère terrestre joue encore son rôle protecteur.
Une fois que l’on s’aventurera réellement dans l’espace (si cela arrive un jour), ce sera une autre paire de manche : les flux de particules à haute énergie sont très dangereux pour notre ADN, et nos tissus reproducteurs sont très fragiles face à ce rayonnement. Une exposition prolongée pourrait induire une infertilité définitive ou, plus inquiétant, des altérations génétiques irréparables au sein des gamètes. Les pionniers pourraient ainsi voir leur patrimoine génétique détruit avant même d’avoir pu poser le pied sur la Planète Rouge.
Il y a également la question de la pesanteur, ou plutôt de son absence : un embryon peut se développer correctement à partir du moment où la gravité est équivalent à 1g. Nous n’avons aucune idée du seuil de gravité minimal (0,16g ? 0,38g ?) nécessaire pour éviter que ne surviennent des malformations congénitales. Comment les cellules souches s’orientent-elles en microgravité ? Comment la minéralisation osseuse du fœtus peut-elle s’opérer sous une gravité martienne ?
Pour sauver le projet colonial, certains experts envisagent de contourner le problème en délocalisant la conception dans des couveuses ultra-protégées, qui simuleraient artificiellement ce que l’espace nous refuse. C’est, le cas, par exemple, de Giles Anthony Palmer, qui explique : « Les technologies de FIV [NDLR : fécondation in vitro] dans l’espace ne relèvent plus de la pure spéculation ; elles sont le prolongement naturel de protocoles que nous maîtrisons déjà sur Terre ». Une manière d’affirmer qu’il n’y aura pas d’autre choix que de passer par la FIV pour assurer toute procréation extra-terrestre.
Une fole de question reste, malgré tout, en suspens : comment, si la FIV n’est pas possible pour une femme, gérer une grossesse accidentelle lors d’une mission de deux ans vers Mars ? Quelles sont les limites éthiques de la conception hors de notre atmosphère ? Les contraceptifs ou les médicaments abortifs conservent-ils leur efficacité après 12 mois d’exposition aux radiations cosmiques ? Est-il éthique de laisser une grossesse arriver à terme sachant que nous n’avons aucun recul sur les risques de malformations cérébrales liées aux rayons gamma ? À qui appartiennent les gamètes ou les embryons cryogénisés à bord d’une station privée ? Avant de vouloir jouer aux demi-dieux parmi les étoiles, peut-être faudrait-il s’occuper de cette lourde charrette, avant que les bœufs ne l’emportent.
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