Passer au contenu

Cette app qui vous filme et vous hurle dessus pendant que vous regardez du porno

Elle se présente comme un outil de bien-être numérique. En réalité, Quittr filme ses utilisateurs par la caméra frontale, leur hurle dessus par messages interposés, et a exposé les habitudes sexuelles de 600 000 personnes. Le tout sur fond de masculinisme décomplexé.

Une application qui déclenche votre caméra frontale sans prévenir, vous hurle dessus et vous exhorte à sortir la main de votre pantalon. C’est le principe de Quittr, lancée en août 2024 par deux entrepreneurs. En quelques mois, l’app a été téléchargée 1,5 million de fois et génère selon ses fondateurs 500 000 dollars de revenus par mois. La promesse est simple : aider ses utilisateurs à arrêter de regarder du porno.

Le concept, en apparence, s’inscrit dans la vague du bien-être numérique. Pour 30 dollars par an, les abonnés accèdent à un bloqueur de contenus pour adultes, un système de suivi de leur abstinence, un “thérapeute” propulsé par intelligence artificielle, et une communauté d’entraide. Le discours est calibré : neurosciences, programme de 90 jours, réinitialisation du cerveau. Tout est pensé pour ressembler à une application de développement personnel. Sauf que derrière le discours “bien-être” déjà discutable, Quittr surfe sur les relents d’une idéologie masculiniste décomplexée.

La honte comme modèle économique

L’arme principale de Quittr, repose sur son “panic button”, un gros bouton rouge à presser en cas de tentation. En appuyant dessus, le téléphone active immédiatement la caméra frontale et soumet l’utilisateur à des injonctions du type “Tu vas le regretter, comme d’habitude” ou “Quelle est ton excuse cette fois ?” La logique est empruntée aux “shamewares”, ces applications à visée religieuse répandues dans les communautés chrétiennes et mormones américaines qui utilisent la culpabilisation comme levier comportemental.

Plus largement, l’application s’inscrit dans la lignée du mouvement #NoFap, né en 2011 sur Reddit. Ce courant repose sur une idée simple, et scientifiquement non étayée : les hommes qui s’abstiennent de se masturber deviendraient plus forts, plus virils, plus riches en testostérone. Le problème, c’est que cette pseudo-science ne repose sur aucune donnée scientifique vérifiable, ce serait même plutôt l’inverse. Pas de quoi décourager Quittr, qui l’a monétisée avec une efficacité redoutable.

Un fondateur fan d’Andrew Tate

On ne peut pas vraiment comprendre Quittr sans regarder qui la fabrique. Alex Slater se revendique ouvertement de la “manosphère”, ces réseaux en ligne qui prônent une masculinité dure, hiérarchique et anti-féministe. Parmi ses influences assumées : Andrew Tate, personnalité controversée, qui fait actuellement l’objet d’un procès en appel en Roumanie pour viol et traite d’êtres humains.

En 2024, le discours de l’application était encore plus abrupte. Les utilisateurs y étaient traités de “losers”, la pornographie qualifiée de “gay”, et le compte X de Quittr expliquait sans ambages que “les actrices porno ne devraient pas avoir le droit d’avoir des enfants” Ces formulations ont depuis été retirées. L’esprit, lui, n’a pas tellement changé. Alors qu’en France, le Haut Conseil à l’Égalité a qualifié le masculinisme de “menace réelle” pour la société, Quittr en est le parfait exemple.

600 000 utilisateurs, et une grosse fuite de données

C’est là que l’affaire bascule vraiment. En marge du débat idéologique, Quittr a surtout commis une faute grave sur le plan de la sécurité informatique. Une faille de configuration sur ses serveurs a exposé les données personnelles et très sensibles de plus de 600 000 utilisateurs, dont environ 100 000 mineurs. Ce qui a fuité ne se limite pas à des adresses e-mail : âge des utilisateurs, fréquence de masturbation déclarée, confessions partagées avec le “thérapeute” IA… Des informations qui constituent un matériau idéal pour de la sextorsion. Plus grave encore, les alertes d’un chercheur indépendant auraient été ignorées pendant plusieurs mois concernant cette fuite. Aucune communication publique n’a été adressée aux utilisateurs concernés. Les fondateurs auraient même minimisé la gravité de l’incident. L’application est encore disponible en France sur l’App Store et le Google Play Store.

🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.

Mode