Lorsqu’on discute du réchauffement climatique, certaines projections nous donnent envie de les fourrer dans le tiroir « hypothèses théoriques », histoire de continuer à dormir la nuit. Une forme de déni qui a concerné la majorité d’entre elles, et qui, sans le moindre doute, concernera aussi le scénario prédictif appelé « Hothouse Earth » (ou « Terre étuve »). Un concept qui désigne un état du système climatique dans lequel les emballements se nourrissent les uns des autres sans qu’on puisse plus rien y faire : les glaces fondent, les océans absorbent moins de CO₂, le permafrost libère du méthane, les forêts dépérissent, ce qui accélère encore le réchauffement, et ainsi de suite, en boucle.
Un enchaînement de catastrophes en cascade qui, une fois déclenché, se perpétue indépendamment de ce que nous ferions ensuite. Si ce scénario a été propulsé sur le devant de la scène mondiale en août 2018 par une publication choc dans la revue PNAS, il vient tout juste d’être réactualisé par une nouvelle équipe de chercheurs, qui lui a consacré une nouvelle étude au mois de février 2026. Publiée cette fois dans la revue One Earth, ses auteurs y confirment que nous approchons dangereusement de plusieurs points de non-retour.
Crise climatique : un effet domino sans fin ?
La recherche, conduite par William J. Ripple, professeur d’écologie à l’Oregon State University, a identifié seize seuils critiques au-delà desquels des composantes majeures du système climatique pourraient s’emballer de façon irréversible. Parmi eux, on retrouve : la disparition des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, le dégel du permafrost sibérien, le dépérissement de l’Amazonie, le blanchissement des coraux, et la perturbation des grandes circulations océaniques.
Pris isolément, chacun de ces phénomènes constitue déjà une catastrophe environnementale à part entière. Mais ce que cette étude documente, c’est leur interdépendance : ces processus s’influencent les uns aux autres. Par exemple, la fonte de la calotte groenlandaise perturbe la circulation thermohaline, qui redistribue la chaleur océanique, qui accélère la mort des coraux… et ainsi de suite, dans une chaîne causale qui ne s’arrête pas.
Ce sont les liens tissés entre ces différents phénomènes qui font du « Hothouse Earth » une projection très différente des autres, mais nécessairement plus inquiétante. Comme dans toutes les autres projections climatiques, le facteur de réduction des émissions reste indispensable si l’on souhaite un jour inverser la vapeur, mais seul, il est insuffisant pour enrayer la chaîne causale. Une fois qu’une quantité suffisante des processus identifiés est suffisamment avancée (à comprendre, dégradée), la rétroaction devient la loi souveraine du système Terre.
Arrêtons-nous justement sur le terme rétroaction, et plus particulièrement rétroaction positive. Contrairement à ce que le terme pourrait laisser entendre, il n’a rien de positif : il désigne simplement un mécanisme par lequel un phénomène produit des effets qui l’amplifient en retour.
Le permafrost arctique en est l’exemple le plus documenté : en disparaissant, il libère du méthane et du CO₂ piégés depuis des millénaires, qui réchauffent l’atmosphère. Un dégazage qui accélère le dégel, qui libère davantage de gaz, indépendamment de ce que nous émettons par ailleurs.
Ainsi, Ripple et ses co-auteurs ont modélisé la dynamique de ces rétroactions individuelles, soit leur articulation entre elles à l’échelle planétaire. Prenons un exemple : la fonte des glaces du Groenland fait affluer de gigantesques quantités d’eau douce dans l’Atlantique Nord, qui perturbent l’AMOC (Atlantic Meridional Overturning Circulation). C’est l’une des grandes circulations thermohalines qui régule les régimes de précipitations et les températures sur une large partie de l’hémisphère Nord.
L’AMOC s’est grandement affaiblie depuis les années 1950, et cette modification influence (entre autres) les conditions atmosphériques au-dessus de l’Amazonie, une forêt déjà fragilisée par la déforestation et les sécheresses répétées, et dont le dépérissement libère à son tour du carbone stocké dans sa biomasse. Vous commencez à comprendre ? Chacune des perturbations fragilise les équilibres adjacents en modifiant les conditions thermiques et hydrologiques dans lesquelles ils se maintiennent.
Nous avons ici seulement développé deux poids lourds du système climatique pour imager le phénomène de rétroaction positive (l’AMOC et le permafrost), alors imaginez la quantité de variables en jeu lorsque l’on multiplie ce nombre par huit. C’est exactement ce que désigne le « Hothouse Earth » : un régime climatique dans lequel les processus que l’Anthropocène a perturbé prennent le relais les uns des autres, sans que nos décisions futures puissent en modifier l’issue. Ripple, plus optimiste, explique toutefois : « Les choix que nous ferons dans les prochaines années détermineront largement l’ampleur du réchauffement à venir et le nombre de points de basculement auxquels nous devrons faire face ». Une affirmation qui serait plus rassurante si les choix des cinquante dernières années avaient montré la moindre disposition à aller dans ce sens.
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