Plus de 800 millions d’euros distribués chaque année. Une pétition qui a recueilli plus de 150 000 signatures et un secteur du doublage qui s’estime directement menacé. Le 16 mai dernier, en marge du Festival de Cannes, la ministre de la Culture a changé les règles en matière de création cinématographique. Les aides sont désormais explicitement réservées aux humains.
Pas d’auteur, pas d’argent
Plus concrètement, le CNC, qui irrigue toute la filière de ses aides, va “très prochainement” modifier ses critères d’attribution. L’organisme n’aidera plus une œuvre qui n’aurait pas d’auteur. Et pour le doublage, seule l’interprétation humaine pourra être financée.
Le doublage, lui, n’a pas attendu le débat théorique. La profession redoute le clonage vocal, capable de reproduire un timbre, une intonation, une respiration sans jamais convoquer le moindre comédien. C’est de ce milieu qu’émane la pétition évoquée plus haut, dont les signataires réclament depuis des mois un cadre clair. En réservant le financement public à l’interprétation humaine, le CNC leur donne en partie raison, sans pour autant fermer la porte aux voix de synthèse dans les productions qui se passent d’argent français.
Attention, il ne s’agit pas d’interdire l’intelligence artificielle dans les films subventionnés. La ministre l’a précisé : l’IA peut rester un outil au service du créateur. Sur le fond, l’annonce n’invente pas grand-chose. Depuis 2021, l’accès à ces aides est déjà subordonné à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, avec des formations obligatoires pour les professionnels. Une éco-conditionnalité a suivi, liée à l’empreinte carbone des tournages. La création humaine devient simplement le nouveau critère ajouté à la liste : pas d’auteur humain, pas de chèque public.
Une ligne rouge, mais pour quoi faire ?
C’est là que les choses se compliquent. Entre l’IA-outil et l’IA-substitut, la frontière est ténue. Si certains films se targuent ouvertement d’avoir délégué le gros de la création à la machine, le CNC va devoir trancher, dossier par dossier. Rappelons aussi que le CNC ne fait pas les lois : l’organisme distribue de l’argent, mais seulement aux productions qui sollicitent des aides françaises.
Reste la portée symbolique de l’annonce. En posant la création humaine comme condition d’accès à l’argent public, la France réaffirme son exception culturelle, et l’idée qu’une œuvre n’est pas une marchandise comme les autres. Depuis les grèves qui ont paralysé Hollywood en 2023, la place de l’IA dans le cinéma est devenue un sujet politique mondial, et chaque pays cherche sa ligne directrice. En France, le secteur du doublage, très apprécié des cinéphiles nostalgiques, est un sujet sensible. Reste que tant que le CNC n’aura pas publié les critères précis qui sépareront le simple outil du remplacement, l’annonce restera une déclaration d’intention plus qu’une règle immuable.
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