La collaboration internationale IMBIE (Ice Sheet Mass Balance Inter-comparison Exercise), soutenue par la NASA et l’ESA vient de rendre publiques ces données concernant l’état de santé des calottes glaciaires dans un rapport publié le 16 septembre dans la revue Scientific Data. En croisant 42 relevés indépendants issus de 27 missions satellitaires, les auteurs ont reconstitué le plus long historique continu de l’évolution des calottes du Groenland et de l’Antarctique. Entre 1979 et 2023, elles ont perdu 11 300 milliards de tonnes de glace, contribuant à une élévation du niveau des océans de 3,14 centimètres.
Andrew Shepherd, fondateur d’IMBIE et également chercheur à l’Université de Northumbria (Newcastle upon Tyne, Angleterre) a déclaré, dans ce communiqué de l’ESA : « Un peu plus de trois centimètres de hausse du niveau de la mer, cela peut paraître dérisoire, mais cela expose six à neuf millions de personnes supplémentaires au risque d’inondation côtière et d’érosion. » Un panorama glaçant, au sens propre comme au figuré, qui confirme l’impact délétère du réchauffement climatique (s’il était encore besoin), qui dévore les réserves terrestres de glace, dont dépend l’équilibre du niveau des océans pour les siècles à venir.
L’enfer des calottes glaciaires : l’océan
Selon le rapport, la fonte de surface, provoquée par le réchauffement atmosphérique n’explique que 16 % des pertes totales. Les 84 % restants résultent d’un autre phénomène, bien plus difficile à enrayer (pour ne pas dire impossible) : les glaciers qui servent de voies d’évacuation naturelles aux calottes polaires accélèrent et déversent des quantités colossales de glace dans les océans.
Un mécanisme redoutable parce qu’entièrement auto-entretenu : les eaux océaniques se réchauffent, s’infiltrent sous la base des glaciers, fragilisent leur point d’ancrage au socle rocheux, ce qui accélère encore leur écoulement. C’est le parfait exemple de ce que l’on appelle une boucle de rétroaction positive, qui n’a de positif que le nom : un effet initial (ici, le réchauffement des océans) est amplifié par ses propres conséquences (l’accélération de l’écoulement de la glace et l’exposition d’une surface encore plus vaste à la fonte).
Au Groenland, des masses d’eau atlantique pénètrent désormais bien plus au nord qu’il y a quarante ans ; en Antarctique, ce sont les courants circumpolaires, dopés par des vents plus puissants, qui sapent les glaciers Pine Island et Thwaites à leur base. Inès Otosaka, glaciologue à l’Université de Northumbria et autrice principale de l’étude, explique : « Plus de quatre cinquièmes de la glace perdue ont été évacués dans l’océan par des glaciers dont la vitesse d’écoulement augmente, ce qui nous indique que la tendance de long terme est dictée par la réponse dynamique des calottes à un océan qui se réchauffe. »
La menace du mètre de trop
Les digues naturelles qui retenaient des millions de km3 d’eau douce au-dessus des océans disparaissent ainsi à une vitesse quasi-exponentielle, sous l’action combinée de l’atmosphère, en pleine surchauffe et des océans, qui rongent les glaciers par le dessous.
Dans les années 1980, le Groenland perdait environ 60 milliards de tonnes de glace par an ; sa calotte était alors encore proche de l’équilibre, les chutes de neige compensant presque intégralement les pertes. Dans les années 2010, ce chiffre avait bondi à 264 milliards de tonnes annuelles, sous l’effet conjugué d’étés extrêmes à répétition et de l’accélération des glaciers côtiers. En Antarctique, où la fonte de surface est négligeable et où seul le réchauffement océanique alimente la perte de masse glaciaire, les pertes sont passées de 48 à 202 milliards de tonnes par an sur la même période. Respectivement, ces taux représentent une hausse de 340 % pour le Groenland et de 321 % pour l’Antarctique (soit une perte annuelle plus de quadruplée dans les deux cas).
Le pire reste à venir : selon le sixième rapport du GIEC, la hausse du niveau océanique pourrait atteindre 63 cm à plus d’un mètre d’ici la fin du siècle si nos émissions de gaz à effet de serre ne fléchissent pas. Une hémorragie glaciaire qui exposerait, cette fois, entre 176 et 880 millions de personnes à des risques d’inondation, notamment en Inde, au Vietnam et dans les petits États insulaires du Pacifique. Ces trois « petits » centimètres n’étaient finalement qu’un amuse-bouche ; heureusement que la plupart d’entre nous ne sera plus là pour déguster le dessert, qui risque d’avoir un goût infect. Une consolation bien égoïste, puisque ce sont les populations les plus vulnérables et nos propres enfants qui finiront par l’avaler de force.