Critique

[Critique] Gemini Man voit double

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Remi Lou le

Deux Will Smith, 120 images par seconde, 3D+. Gemini Man est l’un de ces films qui souhaite faire bouger les lignes du 7ème art. Mais en dehors des artifices, est-ce que le dernier long-métrage d’Ang Lee parvient à doubler la mise ?

Les films qui ont su se saisir des moyens technologiques pour transporter le spectateur se font rare dans l’histoire du cinéma. Bien sûr, le cinéma muet s’est doté de la parole, la couleur est arrivée, bien avant que les salles ne délaissent progressivement l’iconique bobine au 21ème siècle et fassent déferler une avalanche de pixels toujours plus importante devant nos yeux. Aujourd’hui, la plupart des salles sont équipées en projecteurs numériques UHD. Et encore, on ne parle pas du son qui devient toujours plus immersif, Dolby Atmos en ligne de proue. De l’autre côté de la caméra, la technologie a également permis de faire avancer les choses. Depuis les années 1990, notamment, les claques techniques sont régulières, des animatronics de Jurassic Park à la performance capture d’Andy Serkis et le personnage de Gollum dans le Seigneur des Anneaux, puis l’évident Avatar de James Cameron, qui alliait 3D et performance capture tout en liant son scénario avec la technologie, de façon à faire évoluer le 7ème art dans son ensemble.

Gemini Man souhaite s’imaginer en Avatar des temps modernes, en alliant lui aussi de nombreuses prouesses techniques pour pousser les frontières du cinéma toujours plus loin, et inaugurant la 3D+, terme marketing pompeux signifiant simplement de la 3D tournée à 120 images par seconde (et diffusé en 60 images par seconde). Mais, à trop vouloir en faire, le dernier bébé d’Ang Lee (L’Odyssée de Pi, Le Secret de Brokeback Mountain…) ne risque-t-il pas de devenir un simple déballage technologique dépourvu de toute substance ?

Crédits : Paramount Pictures

Une histoire de double

Gemini Man, c’est l’histoire d’Henry Brogan (Will Smith) qui s’est illustré durant sa vie comme un tueur professionnel d’exception. Soudainement, alors qu’il s’apprête à raccrocher et prendre une retraite bien méritée, il est pris pour cible par des tueurs, et en particulier par un jeune et mystérieux agent qui n’est autre que son double rajeunit d’un quart de siècle. C’est ainsi que pour servir l’exploit technique, Ang Lee recycle une énième fois l’un des scénarii longtemps éprouvés à Hollywood, lorsque l’acteur principal se retrouve face à lui-même. Une trame sûre, à mi-chemin entre Volte-Face de John Woo et Looper de Rian Johnson et de son couple inattendu Joseph Gordon-Levitt / Bruce Willis. Le projet Gemini Man a par ailleurs longuement été animé avec l’idée d’un Clint Eastwood dans le rôle titre, mais il n’a jamais vu le jour faute de moyens techniques, jusqu’à ce qu’Ang Lee se l’approprie. 

Gemini Man pousse le vice plus loin grâce aux récentes technologies de deepfake et profite de la possibilité de mettre la main sur une star fortement courtisée à Hollywood : Will Smith. Avantage indéniable : tout le monde sait à quoi ressemblait l’acteur lorsqu’il était jeune. Du Prince du Bel Air en passant par Bad Boys ou encore Men in Black, chacun peut ainsi attester de la magie opérée sur le faciès de Smith. Quant à Ang Lee, il pouvait aisément récupérer d’anciennes images de l’acteur, de quoi puiser suffisamment de matière pour recréer le Will Smith des débuts. Et puisque le film repose presque en intégralité sur cette caractéristique – et qu’il est vendu sur cette promesse – le réalisateur n’a pas fait le travail à moitié avec une direction artistique fabuleuse qui met subtilement en valeur le jeu de la star américaine. Entre le cinquantenaire au regard torturé proche de la retraite et le jeune Will Smith ambitieux, plein de vie et à fleur de peau.

120 balles par minutes

La technologie de rajeunissement à l’oeuvre dans Gemini Man est vraiment réussie, mais elle se devait de l’être tant la réalisation et la cadence d’image ne laisse pas de place aux défauts. Tourné en 120 images par seconde, le long métrage de Ang Lee veut pousser le réalisme à son paroxysme en optant pour une fluidité sans failles, avec un flou de mouvement inexistant, n’en déplaise aux fervents défenseurs de la traditionnelle cadence fixée à 24 images par seconde depuis un siècle. Dans Gemini Man, rien n’échappe au spectateur, et le réalisateur a encore moins possibilité de masquer les éventuels défauts sur le visage lissé de Will Smith. C’est simple, des défauts, il n’y en a pas, ou peu (quelques scènes par-ci par là, notamment lorsque le Will Smith de 23 ans se retrouve à la lumière du jour), même si on sent que Ang Lee a dû se limiter sur certaines scènes, la faute à un équipement trop lourd, ce qui rend parfois l’image trop lisse ou un brin surexposé.

Quoi qu’il en soit, la cadence d’image du long métrage nous gratifie d’un réalisme rarement vu au cinéma pour nos yeux longuement habitués au traditionnel 24 images par seconde et le flou de mouvement qui va avec. En réalité, les scènes sont parfois si fluides qu’on a parfois cette sensation étrange que l’action perd de son côté spectaculaire. Mais surtout, cette haute cadence d’image vient bonifier, sinon magnifier la 3D, qui prend là tout son sens et qui, exempté du flou de mouvement, ne fait (enfin) plus mal à la tête. Finalement, tout cela finit par nous faire oublier le dispositif technique mis en place, et notamment le port de lunettes 3D, et c’est bien en cela que Gemini Man brille.

À 120 i/s, la sensation de vitesse est décuplée
Crédits : Paramount Pictures

Scénario en demi-teinte

On se dit tout de même que cette avalanche technologique aurait pu mieux servir le scénario, qui reste somme toute très classique et sans véritable surprise. L’histoire de clone aurait pu être plus exploitée, mais on reste hélas dans une vulgaire histoire de tueur à gages poursuivis par ses assaillants, sans pour autant adopter la même ingéniosité que John Wick dans ses scènes d’action. Si la prestation de Will Smith est excellente, celle du grand méchant dans la peau de Clive Owen fait pâle figure et un brin caricatural. Quant à Mary Elizabeth Winstead dans le rôle de Danny, elle fait plutôt office de prétexte à la présence d’un personnage féminin, et nous gratifie d’une performance correcte, sans trop de consistance dans l’écriture de son personnage. Clairement, le scénario de Gemini Man reste bloqué dans les années 1990, mais ses arguments technologiques viennent néanmoins nuancer son appréciation générale.

Crédits : Paramount Pictures

Notre avis

Gemini Man, c’est un bâtard cinématographique pensé comme une expérience. Dans un cinéma équipé, celle-ci est excellente, mais le film perdrait grandement son intérêt sans le dispositif technique adéquat. Un film d’action gentillet qui émeut davantage par son avalanche technique que par ces qualités scénaristiques. Mais après tout, le moment passé au cinéma en compagnie de(s) Will Smith n’a rien de déplaisant, et surtout, Gemini Man bouleverse nos habitudes de spectateurs, et c’est bien en cela qu’il fait bouger les lignes au-delà de ses qualités intrinsèques. À voir (mais seulement au cinéma).

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