C’est l’heure des aveux. Malgré sa réputation, nous n’avons jamais posé les yeux sur L’Homme qui rétrécit. Ni sur le roman original de l’américain Richard Matheson, ni sur la première adaptation signée Jack Arnold en 1957. Juste quelques images et des extraits ici et là. Il fait partie de ces classiques à rattraper un jour, mais le temps file et d’autres films occupent l’espace comme Le Jardinier, Marche ou Crève, ou Dangerous Animals (sélection faite complètement au pifomètre). Nous nous sommes donc jetés sur cette nouvelle version du franco-néerlandais Jan Kounen avec l’envie principale, non pas de jouer la différence, mais de voir si l’homme rétrécissait.
L’homme en question, c’est Jean Dujardin. L’acteur s’était fait plutôt discret sur grand écran ces derniers temps, trop occupée du côté des plateformes de streaming avec les séries Alphonse ou Zorro. Un rôle sans doute à la mesure de celui qui était déjà un homme à la hauteur pour Virginie Efira. Un retour préparé de longue date, puisque c’est lui qui a poussé pour que cette nouvelle adaptation se fasse. Quant à Kounen, on était curieux de revoir le réalisateur derrière la caméra, et comment celui-ci allait pouvoir adapter son style si épileptique (voyez Dobermann) à cette histoire.

Paul mène une vie simple. Ses journées sont rythmées par son entreprise de construction navale, sa femme Elise et leur fille Mia. Sans aucune explication, il se rend compte qu’il commence à rétrécir, de quelques centimètres, chaque jour. Aucune solution médicale, aucun traitement, juste la réduction physique inexorable. L’incompréhension d’abord, la tentative d’adaptation ensuite, jusqu’au moment où, suite à un accident, Paul se retrouve seul. Il va devoir trouver un nouveau but à sa vie et essayer de survivre alors que le danger, lui, devient de plus en plus grand.
Un style au service d’une histoire
La première chose qui frappe, du moins pour qui connaît la folie de Kounen, c’est la sobriété de sa mise en scène. Alors que l’on aurait pu croire qu’il allait s’amuser avec son sujet, dont le principe offrait la liberté à une certaine fantaisie, Le cinéaste, accompagné par sa cheffe monteuse Anny Danché, préfère placer la caméra au service de son récit et de son personnage principale. La réalisation ne dicte pas le scénario.

À mesure où Paul perd des centimètres, Kounen va lentement transformer un foyer chaleureux en maison de tous les dangers. Des détails en apparence anodins vont prendre une importance capitale. Un chat domestique peut se métamorphoser en menace, une cave banale en lieu où l’espoir et le désespoir se mêlent… Tous les éléments essentiels sont placés dès l’entame sous nos yeux, le cinéaste livrant finalement un long-métrage sobre et didactique. Au fond, le film a un petit côté Destination Finale dans cette volonté de changer notre quotidien en objet de mort.
Concernant la réduction en tant que telle, Kounen a utilisé le motion control, soit un système permettant de reproduire à l’identique un mouvement de caméra. Il a donc filmé Jean Dujardin et le décor séparément, avant de les assembler. Ce qui explique également l’incapacité du bonhomme à mettre davantage d’explosivité dans son cadrage et son montage. Le rendu est à la fois visible, on voit bien l’acteur régulièrement se détacher de l’arrière-plan, mais sans nous imposer un fond numérique baveux. Ce n’est pas le tour de force d’un film des années 50, néanmoins on salut le bon usage de la technologie moderne pour donner une nouvelle identité visuelle à ce récit.

L’ambiance sonore a également bénéficié d’un soin conséquent, le cinéaste n’ayant pas peur d’imposer le silence en résonance à la solitude vécue par son héros. Il est également appréciable que le changement d’échelle ne soit pas abordé uniquement par une perception visuelle, mais réfléchi aussi via les conséquences auditives, un simple haussement de ton pouvant être perçu comme un hurlement déchirant selon notre taille.
Cette version made in France ne se démarque finalement que peu du long-métrage d’Arnold, du moins dans la façon d’aborder son aspect fantastique. Mais Kounen préfère respecter le matériau d’origine et va davantage travailler ses scènes autour des changements d’échelle. Longue focale, plans aériens, travelling temporelle, la mise en scène ramène finalement toujours Paul à sa place dans l’univers. Une réalisation certes sage, mais ô combien efficace et adaptée.
Un film de survie ? Pas que
L’Homme qui rétrécit n’est pas qu’un film de survie, c’est surtout un drame existentiel jouant sur nos peurs profondes. Lorsqu’on arrive à l’inévitable conclusion de notre état, que nous reste-t-il ? Qu’est-ce qui peut encore nous pousser à vivre ?

Dès les premiers plans, la voix off de Jean Dujardin nous remet à notre place au sein de l’univers. De notre condition d’être humain face à l’infiniment grand. Régulièrement, le texte va questionner nos croyances, nos incertitudes, la mort, la vie, le temps lui-même. Il y a un discours philosophique fort derrière cet homme qui se retrouve face à l’inexplicable. Bon, si le propos a du sens tout du long, on reprochera à Kounen une utilisation trop intrusive du procédé qui va parfois se superposer à une mise en scène racontant exactement la même chose. Une surexplication de texte par la voix et l’image alourdissant l’ensemble.
D’autant que le film pourrait facilement s’en passer. Il suffit d’un plan pour raconter beaucoup autour d’une relation de couple qui se transforme, d’un regard pour signifier une parentalité désormais impossible. C’est d’ailleurs l’un des changements majeurs de cette adaptation par rapport à son matériel d’origine, la présence d’une enfant dans l’intrigue. Un rajout qui devient presque le cœur du sujet, car il devient une raison de vivre, une peur de mourir, trouver le moyen de se dépasser, de résilience.
Oui, il y a du spectacle dans L’Homme qui rétrécit, mais il y a un propos. Un propos porté magnifiquement par un Dujardin transformé physiquement, tenant le film sur ses épaules dans un mélange de force et de vulnérabilité. Il incarne la puissance émotionnelle, tragique, d’un drame personnel tout en jouant sur la généralité de l’individu qui nous pousse à nous questionner sur nos propres actions à sa place. L’acteur qui a cumulé de grands rôles, au point d’obtenir un Oscar, n’est pas loin de livrer ici sa meilleure interprétation.
L’Homme qui rétrécit est autant un divertissement solide qui offre ce qu’on attendait de lui, qu’un récit dramatique dans lequel on peut entièrement s’investir. Son manque de subtilité et son utilisation intrusive des pensées de son héros peuvent traduire quelques manques d’idées globales, mais cela ne l’empêche pas de porter fièrement ce récit universel à l’écran avec une modernité qui lui va bien.
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