Dossier

Vous devez absolument regarder Bojack Horseman, la meilleure série de Netflix

Série

Par Benjamin Benoit le

La série narrant les aventures d’un cheval dépressif et cinquantenaire – pitch ô combien improbable – est la meilleure du réseau de fiction à la demande. Et une nouvelle fournée vient d’arriver.

Sur le papier, c’est une série un peu repoussante où Zootopia aurait rencontré le style graphique de Tom Tom et Nana. Dans les faits, c’est un objet de fiction qui a parfaitement maîtrisé l’écriture de son médium dans les années 2010. Déjà cinq saisons que Bojack, cheval à la dérive, fait de son mieux – à savoir pas grand-chose – pour être une meilleure personne. Et pourtant, c’est LA série animée à voir sur Netflix, et la meilleure série d’animation tout court, qu’on se le schtroumpfe. Parce qu’elle est intelligente, bien écrite, ancrée dans son temps, constamment drôle et, jusque là, elle n’a fait que progresser. Voilà pour l’essentiel du show de Raphael Bob-Waksberg, et pour la suite on spoile sans vergogne les quatre premières saisons – mais où on ne parle pas du contenu de la cinquième. La série est une balle rebondissante (et multifacettes) où il y a tout de même quelques évènements graves ou importants à découvrir, alors attention !

Dans les épisodes précédents : Bojack découvre qu’Hollyhock n’est pas fille, mais sa demi- soeur. On le voit sourire sincèrement pour la toute première fois. (Awww.) On sait enfin pourquoi sa mère a été aussi peu aimante – sa mère à elle a été trépanée parce que, dans l’équation, un homme était incapable de gérer des sentiments. (Ow.) Todd trouve une autre copine asexuelle, Princess Carolyn accepte l’idée d’adopter et confie à Bojack un projet de série – Philibert, comme le nom du bébé qu’elle allait avoir, avant de faire une fausse couche (Aww ? Oww ?). Et Diane et Mister Peanutbutter se séparent enfin après avoir compris qu’ils étaient fondamentalement incompatibles. Ça sonne un peu comme une telenovela. Mais c’est surtout parce que ces dernières abandonnent, par principe, de bien parler de ces choses-là.

Ce qui pose la question : dans quelle case mettre cette série ? Piquante, actuelle, mais parlant d’un monde hors-sol (Hollywood et le milieu américain du divertissement) par le prisme de personnages qui ne sont pas sensés nous parler. Assez âgés, un peu cons, un peu dingue, et Diane – parangon du normal dans ce petit monde furry. Ce qui nous mène à…

Des personnages (pas faussement) complexes

Penchons-nous un peu sur le casting. Bojack, ex-star des années 90, mélancolique et dépressive. Anti-héros en diable : il est très intelligent, mais « humainement » un peu nul, et il le sait. Il est nuisant pour son entourage (rappelons qu’il est la cause indirecte du décès de la seule personne qui l’admirait profondément), prend de terribles décisions entrecoupées de moments de bravoure.

Mister Peanutbutter le chien est con comme une brique mais fondamentalement sympa. Le double négatif, donc. Mais comment se positionner face à quelqu’un de sympathique, toujours souriant, toujours positif, avec un tel contraste ? Ce mec est un vrai casse-tête quand il s’agit d’avoir une opinion sur lui. Autour d’eux ; Todd est un loser qui veut plus, Princess Carolyn une adulte qui se sent en retard dans sa vie malgré tout les efforts qu’elle déploie – c’est une bête (hihi) de travail qui doit toujours tout chercher avec les griffes (huhu). Et caetera, des personnages complexes, toujours déterminés par un conflit entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font.

C’est basique, mais parfaitement exécuté, et on ne fait pas que tergiverser sur « Bojack va-t-il aller mieux et devenir une meilleure personne bla bla bla », tout le monde a sa voix au chapitre – qu’elle soit sérieuse, comique ou métaphorique. Toujours dans un faux troisième degré, présent pour nous mener sur l’humour loufoque de la série, toujours sensé et garant de quelque chose. Du genre à parler de clown-dentistes pour enchaîner très sérieusement sur une scène de séparation, et la précédente saison nous a habitués aux extrêmes. Dans Bojack, le sombre est fort sombre parce qu’il sonne vrai.

Tout ce petit monde a le soliloque facile, et ce n’est jamais descriptif ou ennuyeux. C’est juste profond. Ça parle à vitesse Mach 2, c’est articulé comme jamais.  « Ça fait réfléchir », dirait-on, mais ça le fait bien, et les excellents recaps de Vulture peuvent aider à comprendre pourquoi. Qui peut parler élégamment de dépression, d’abandon, de patriarcat, d’armes à feu, de relations et de toutes ces thématiques plus ou moins topiques avec grâce et élégance ? Bojack le fait. Sans faux pas, toujours avec légèreté et humour. On devrait pouvoir trouver une illustration de cette série au terme « subtil » dans le dictionnaire.

C’est de mieux en mieux

La cinquième saison, qui débute dans quelques jours sur Netflix, a un gigantesque défi à remplir. Et entre gigantesque et impossible, la ligne est très fine. Bojack Horseman est la seule série dont je considère les quatre premières saisons toujours meilleures que la précédente. Breaking Bad ? Ça pêche un peu dans la troisième. Pareil pour Six Feet Under. Oz s’engage dans des storylines un peu cheloues dans la quatrième, etc. Bojack Horseman saison 1 était passable, mais les qualités et le potentiel de la série sautaient à la figure. La deuxième est bien. La troisième s’approche fort du « très bien ». Dans la quatrième, chaque épisode est un petit concept en soi, souvent au service d’une excellente chute. Quitte à l’avoir installée, discrètement, vingt minutes plus tôt (et puis on aura une demi-seconde pour la digérer, merci la miniature automatique sur Netflix). Le point fort de cette série est sa constance, fort d’une écriture sérielle qui a saisi les enjeux de son temps, que ce soit en termes d’écritures ou de format. Un épisode de Bojack est par définition bien rythmé, donc passe très vite sans être interrompu par des pubs, et ça, pour un américain, c’est nouveau.

Du lol à gogo, mais toujours discret

Affirmer que Bojack est une série qui sait maîtriser une écriture sérielle des années 2010, c’est devoir se pencher un minimum sur son humour et sa capacité à faire rire. En bonne série d’animation pour adultes, elle dépasse le carcan de comédie, quelque part entre le « dramedy », la satire et la fameuse cringe comedy très chère aux anglo-saxons. Bojack Horseman n’est pas une série faite pour rire aux éclats, mais pour avoir l’oeil et l’esprit occupés en permanence. Regarder un de ses épisodes, c’est reremarquer 1000 détails que les scénaristes ont minutieusement planqués. Déjà, il y a « l’effet Zootopia » (film sorti après la première saison, mais bref) et toutes ces blagues visuelles où tel animal fait tel truc d’animal. Et puis, très tôt dans la série, on entend parler d’une Vanessa Gecko, et on découvre que c’est juste une humaine avec Gecko comme nom de famille. Rire nasal. Puis il y a cette myriade de blagues visuelles et langagières, comme l’Incroyable Saga Des Bannières Commandées Par Mister Peanutbutter, ou la star de la saison 2, Vincent Adultman, littéralement trois gosses dans un manteau. Quand, dans la saison 4, Diane travaille dans l’équivalent local de Konbini, on la voit toujours avec un nouveau siège farfelu, parce que c’est comme ça qu’on fait dans les jeunes rédactions, voyez.

Et Bojack est une série fort écrite. Les vannes fusent, elles sont à plusieurs étages, et personne ne forcera dessus. Du coup, pas mal de blagues passent à l’as en VF – et elle est excellente, dilemme dilemme – et sont remplacées et localisées, mais il y a des pertes, soyez-en conscients.

Et tout ça, Bojack Horseman est la seule série à le faire. En tout cas, elle le fait le mieux, avec ce degré de subtilité. Il y a une grandeur d’âme rare dans cette série, elle fait progresser le média “séries”, elle parle d’elle-même sans pour autant se regarder le nombril. Elle parle de toi, de moi, de ce qu’on traverse tous, de notre temps avec des animaux et autres mammifères zinzin. Et elle vieillira bien, car elle prendra le statut de capsule temporelle qui aura capté les enjeux de son époque. D’aucuns diraient « edgy », d’autres donneraient du « ambitieux ». Parce que le message est toujours le même : la vie est courte, et autant la rendre la moins nulle possible. On ne peut faire plus universel. Et comme dirait l’autre, « On ne peut pas faire de happy ending dans une sitcom. Si tout le monde finit heureux, ça n’aurait aucun intérêt ».