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“Faut arrêter de faire ça” : pourquoi la nouvelle stratégie de Netflix n’a aucun sens ?

Deux ou trois parties, Netflix abandonne progressivement le binge-watching pour miser sur une stratégie qui est loin de nous convaincre. Faut vraiment arrêter de faire ça… Édito.

Mais pourquoi Netflix joue autant avec notre patience ? Dans quelques jours, Stranger Things livrera sa cinquième et dernière saison sur la plateforme américaine. Une saison particulière puisqu’elle profite d’un format pour le moins inédit dans l’histoire du N rouge, et même plus largement du petit écran. Trois rendez-vous sont fixés au cours des prochains mois. Le 27 novembre, les spectateurs pourront regarder quatre épisodes inédits. Ils devront ensuite patienter près d’un mois pour obtenir les trois suivants avant un épisode final le 1er janvier en France.

Derrière cette attente forcée, c’est une stratégie devenue illisible qui se dessine : Netflix ne sait plus s’il doit tuer le binge ou le prolonger artificiellement. On a notre petite idée sur la question.

Nous “bingons”, vous “bingez”…

En 2013, Netflix lance sa première série originale d’envergure. Après Lilyhammer diffusée sur NRK1 en Norvège, l’entreprise de location de DVD par abonnement profite de la particularité de son modèle pour expérimenter une nouvelle méthode de diffusion. Affranchie des contraintes du linéaire, la plateforme propose tous les épisodes de sa série House of Cards le même jour. Le binge-watching est né.

Pas tout à fait, puisque les fans évoquaient déjà ce visionnage frénétique lorsqu’ils achetaient les DVD de leurs séries préférées pour lancer un marathon de plusieurs heures. Netflix a popularisé ce procédé auprès de ses clients, loin du cercle très fermé de sériephiles.

Avec House of Cards, puis Orange in the New Black et Stranger Things, Netflix rend la diffusion hebdomadaire obsolète. Après tout, pourquoi attendre une semaine entre chaque épisode quand on peut les dévorer en trois ou quatre jours… deux pour les plus téméraires ? Les spectateurs se prennent au jeu et vont même jusqu’à se lancer dans une compétition de celui qui atteindra le plus rapidement l’épisode final.

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Personne :
Nous, quand on doit attendre un mois avant la partie 2. © Netflix

Dès lors, le binge-watching devient un phénomène culturel autant qu’une mécanique essentielle au développement de Netflix. À une heure où l’attention des spectateurs se partage entre les réseaux sociaux, la télévision traditionnelle et les plateformes, le N rouge ne veut pas laisser à ses utilisateurs l’occasion d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Non, les séries se dévorent. L’algorithme trouve toujours quelque chose à conseiller et le compteur d’heures passées sur Netflix ne cesse de grimper. En 2024, les clients Netflix passaient environ deux heures par jour à regarder des contenus.

Netflix a ouvert la boite de Pandore

Mais voilà, plus d’une décennie après le lancement de House of Cards, Netflix doit se rendre à l’évidence. Elle n’est plus seule sur le marché et doit s’adapter pour conserver sa source de revenus principale : les abonnements. La multiplication des offres a fait naître une nouvelle habitude chez les spectateurs américains : se désabonner et s’abonner au gré des nouveautés.

Stranger Things, La Chronique des Bridgerton et The Witcher sont autant de produits d’appel que Netflix veut faire durer sur plusieurs mois pour garder ses clients le plus longtemps possible. Depuis, il faut compter sur quelques épisodes au lancement, puis les derniers un mois plus tard. Un format bâtard entre la diffusion hebdomadaire et le binge-watching.

Ça sonne faux

Netflix a éprouvé ce nouveau format de diffusion en 2022, avec la saison 4 de Stranger Things. Cet été-là, sept épisodes sont proposés le 27 mai et les deux derniers arrivent le 1er juillet. La première partie se termine sur une scène issue des souvenirs d’Eleven et Vecna. On découvre que c’est elle qui a envoyé 001 dans l’Upside Down.

Une révélation qui va renverser les cartes à l’approche d’un nouvel affrontement entre les adolescents et l’antagoniste. L’épisode suivant sera véritablement la mise en mouvement de tout le groupe, le début des hostilités. Une construction assez intéressante, mais qui semble plutôt être une contrainte qu’une véritable force.

En ressort une impression d’une première partie qui s’étire plus que de raison et une seconde qui fonce à la vitesse de l’éclair. Ce problème de rythme, Stranger Things n’est pas la seule à le ressentir. Dans La Chronique des Bridgerton, la saison 3 se terminait sur un premier rapprochement entre les personnages principaux avant que la suite ne les immortalise se déchirant, pour mieux se retrouver dans le grand final.

Les romances n’ont jamais été des monstres de suspense, mais force est de constater que la première saison avait plus d’arguments en sa faveur. À la fin du visionnage, d’une traite, il apparait très clairement qu’elle a été aidée par la boulimie des spectateurs.

Avec le binge-watching, les spectateurs questionnent moins leur implication dans la narration, il n’est pas question de faire un effort pour revenir chaque semaine et découvrir ce que réserve la suite.

Si La Chronique des Bridgerton n’a pas à rougir de ses audiences, force est de constater que la première saison semble indétrônable. Elle affiche 113 millions de vues lors de ses 90 premiers jours contre 106 pour la saison 3.

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Faut regarder les choses en face, ça ne marche pas © Netflix

L’exemple le plus parlant reste sans doute Mercredi saison 2, et son cliffhanger auquel personne n’a cru… À tel point que la promotion a vendu la mèche quelques jours après la diffusion des premiers épisodes. Lorsque l’adolescente est jetée du troisième étage par le monstre, Netflix ne pouvait s’attendre à un hoquet de surprise.

Non, Mercredi ne va pas mourir. Non, la série ne va pas s’arrêter là. Parce qu’il y a encore des épisodes à délivrer, mais aussi et surtout parce que l’on ne sacrifie pas sa poule aux œufs d’or aussi facilement. Sa chute dans la première partie et son coma au début de la seconde apparaissait d’ailleurs être un ajout utilitaire plutôt qu’un choix au bénéfice du scénario.

Le cliffhanger est un instrument qui fonctionnait plutôt bien à l’ère du linéaire, quand les spectateurs avaient une semaine pour discuter de leurs théories et partager leur frustration. Avec les diffusions en plusieurs parties, chacun regarde à des temporalités différentes, donc le sentiment de cohésion disparaît. Reste une histoire charcutée pour un agenda financier… Oups, Mercredi a eu beaucoup moins de succès avec sa saison 2, 118 millions contre 252 en 2022.

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Qui l’eût cru ! © Netflix

Netflix a tué nos soirées

Parfois, on se souvient avec nostalgie de l’époque des grandes séries du linéaire. Jusqu’en 2019, Game of Thrones comptait parmi ces rendez-vous télévisuels à ne pas manquer. Tant et si bien que les spectateurs devaient esquiver les spoilers tous les lundis matin sur les réseaux sociaux. À l’approche de la fin de journée, certains se réunissaient même pour découvrir à plusieurs ce que l’avenir réservait à leurs personnages préférés.

Des soirées Game of Thrones, The Walking Dead ou encore Breaking Bad, les séries se consommaient à plusieurs lorsqu’elle était assez fédératrice. Soyons honnête, peu de productions peuvent aujourd’hui se revendiquer aussi événementielle.

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“Comment ça les gens s’en foutent de la deuxième partie ?” © Netflix

Stranger Things est l’une d’entre elles, mais son nouveau mode de diffusion entrave largement cette dimension communautaire. Sans parler du fait qu’avec des épisodes proposés le 26 décembre et le 1er janvier, se retrouver entre amis demande un certain investissement. C’est d’autant plus frustrant que les créateurs avaient une autre idée pour appuyer le caractère inédit de cette cinquième et dernière saison.

“Rendez les diffusions hebdomadaires”

Selon The Ankler, les frères Duffer avaient proposé au N rouge une diffusion hebdomadaire. Neuf semaines pour dire adieu à Hawkins et à ses habitants, l’idée avait de quoi séduire. Selon les sources interrogées par le média américain, les créateurs n’apprécient pas vraiment les diffusions échelonnées.

Ça complique plutôt la tâche aux spectateurs, qui doivent retenir plusieurs dates et s’assurer ne pas louper le coche. Netflix a manqué une occasion en or de lancer un test grandeur nature de la diffusion hebdomadaire, une expérimentation pour évaluer les bénéfices du format vis-à-vis de son traditionnel binge.

Résultat : les créateurs de Stranger Things doivent se résoudre à composer avec cette architecture en trois volets et tout ce que cela implique pour la narration. On ne mettrait pas notre main à couper, mais la deuxième partie pourrait bien être un ronflant tour de chauffe avant le grand final.

Le 1er janvier, on se ruera sur la plateforme pour voir l’imposant épisode neuf. On en discutera quelques jours avec les autres adeptes… et on passera déjà à la suite. Un épisode par semaine aurait permis à Netflix d’être au cœur des conversations pendant deux mois, deux vrais mois où tout le monde n’aurait eu que les prénoms de Steve, Mike et Eleven à la bouche. Deux mois où chacun y serait allé de sa théorie, partageant ses réflexions sur l’épisode de la semaine.

Non, on bouffera quatre épisodes dès le premier jour, on tapera du pied en ouvrant son calendrier de l’avent. Le 1er janvier, en pleine redescente des fêtes, on regardera bien tristement l’épisode final avant de l’oublier. Stranger Things a frôlé le final mémorable…

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