Dossier

Le mythe The Room, le meilleur des nanards d’Hollywood

Cinéma

Par Benjamin Benoit le

Jeudi 15 février 2018, dans la salle du Grand Rex à Paris. Sur les affiches géantes à l’extérieur du cinéma, on trouve l’inquiétant regard de Tommy Wiseau, producteur, réalisateur, acteur principal, tête pensante et grosse légume du film The Room. L’oeil torve, inquiétant, pas de quoi donner envie, surtout pour un obscur film distribué deux semaines à Los Angeles (pile la durée nécessaire pour espérer concourir aux Oscars) qui, en temps normal, ne motiverait pas le quidam de passage. Pourtant, la salle et les balcons sont remplis à craquer. Une deuxième séance a été programmée le lendemain pour répondre à la demande. C’est normal : The Room est le plus grand mème du cinéma des années 2000, et chaque évènement dont il est le héros rencontre un succès fracassant.

L’ambiance est lunaire : des animateurs en smoking et perruque vous tapent la discute et repartent sans demander leur reste, d’autres vous lancent des ballons de rugby. En dédicace, les deux stars : Tommy Wiseau, le réalisateur-alien, qui vous accorde une photo – il y fait toujours la même expression tendue, on peut compter ses dents avec précision – si et seulement si vous achetez des goodies du film. Avec lui, Greg Sestero, deuxième rôle principal de The Room, mais aussi auteur de The Disaster Artist avec son excellent ghostwriter Tom Bissell. C’est ce même « artiste désastreux » qui vient d’arriver sur nos écrans depuis le 7 mars, de et avec les frères Franco. Il y a donc The Room, dont le tournage a inspiré The Disaster Artist, le livre, puis le film.

La projection de The Room est hystérique. Toute personne assise au fond de la salle a probablement perdu un peu d’audition ce soir-là. Tout le monde hurle les répliques, lance des cuillères en plastique, et vas-y que je te « LA POOOOORTE » à chaque fois que quelqu’un entre dans le champ sans la fermer. Ça arrive souvent. On jette des cuillères en plastique devant soi, et par voie de conséquence on en reçoit plein sur la tête. Quelques saillies sexistes çà et là, noyées par des blagues de meilleur goût. La conclusion du film, un suicide, est accueillie par des applaudissements triomphants. La salle, en majorité déjà coutumière du film, vient de voir la pièce centrale d’un mythe transmédia, l’histoire du “meilleur pire film” de son ère.

Tout commence sur Internet

L’histoire de The Room se raconte dans le désordre. Toute âme qui n’habite pas Los Angeles ne peut pas connaître ce film parfaitement amateur ; Il lui faudra quelques années de maturation pour exploser. Une curiosité subsiste là-bas : ce panneau publicitaire géant qui, une décennie durant, montre l’improbable affiche du film, accolée à un numéro « pour réserver des places ». Le fixe de Tommy Wiseau. Lentement, bien après la sidération des projections initiales en 2003, un long bouche-à-oreille commence à s’opérer. Sans encore dépasser Los Angeles ou les États-Unis, le film commence sa longue carrière de cult classic, comme on peut le faire avec le Rocky Horror Picture Show. On se rend au cinéma en fin de soirée, on s’habille comme les personnages et on récite les répliques en pleine projection, entre autres rituels d’un joyeux foutoir ironique. Le film a été mystérieusement autofinancé avec 6 millions de dollars, il en a rapporté 1800 en distribution classique et sa longue route vers la rentabilité commence.

Circa 2010, le grand public découvre enfin le phénomène par le biais de Youtubeurs spécialisés, le vecteur alpha étant le Nostalgia Critic. Tout le monde découvre l’homme derrière le Mythe : Tommy Wiseau, forme de vie la plus proche d’un alien sur Terre, son improbable accent d’Europe de l’Ouest, son look de vampire cabossé et son jeu d’acteur. Ou, plus précisément, son non-jeu d’acteur. L’élément central des non-éléments de cinéma qui font de The Room une oeuvre abyssale, mais très divertissante, parce que le film est un catalogue de tout ce qui ne devrait pas être tourné.

Le scénario ? Johnny, américain parfait (mais incarné par Tommy Wiseau, parce que pourquoi pas) coule des beaux jours à parler de son taf indéfinissable et qu’on ne verra jamais. Pour l’instant, ça ressemble vaguement à American Psycho, mais ça ressemble plus à une pièce de théâtre bas de gamme – le format initial du script, d’ailleurs. Johnny est fiancé à Lisa, Lisa le trompe avec Mark, le meilleur ami (ils le disent tout le temps, c’est très important) de Johnny. Tout ceci et bien d’autres scènes étalées sur une heure quarante : des personnages entrent dans le mono-décor du film, disent n’importe quoi, se répètent, sortent. Salut, au revoir, oh hey, coucou, à plus. Avant une discussion dans un café, Wiseau laisse une minute de commandes prises par des figurants dans le film. Souci de réalisme, dit-il. C’est ça, l’Amérique. Faux raccords omniprésents, morceaux de script qui ne vont nulle part, fond vert foireux, photos-témoin de cuillères comme décor… Un mauvais film basique se planque un minimum, The Room ne fait pas dans la dentelle.

Ce film a un petit quelque chose d’aléatoire, une intelligence artificielle pourrait faire un script similaire. Le point n’est pas fait dans une scène sur trois, le jeu des acteurs est du même acabit, même la musique a son petit côté culte (ce piano ressemble étrangement à celui de 2girls1cup, et si vous ne savez pas ce que c’est, ne cherchez pas). Bref, rien ne va. Plus précisément : rien n’a de sens, et le bon sens semble justement esquivé en permanence, dans toutes les étapes de fabrications du film, jusqu’à la bobine finale. Un tel résultat s’explique puisque la patte de Tommy Wiseau est omniprésente. Ce film, c’est son projet, une vision vaguement autobiographique gravée en lui, et il est évident que Tommy Wiseau n’a aucun talent ni aucune idée pour faire du cinéma. The Room est l’anti-Citizen Kane, et Tommy Wiseau est la nouvelle incarnation d’Ed Wood.

Du coup, dans The Room, tout est nul et plat à la fois, donc tout est culte. Le lancer-de-ballon- en-costumes, les scènes nulles de sexe nul, les histoires de slips perdus, deux personnages qui viennent s’incruster dans le champ pour s’adonner à quelques gâteries, les inserts de San Francisco qui ressemblent plus à des temps de chargement que des plans de coupe… et surtout, le nadir d’un tableau déjà maboule, le jeu de Tommy Wiseau. I did naaaaat. You are tearing me aPART, LISA !. Et autres « Eh au fait, comment va ta vie sexuelle ? » sans amorce. On rit donc de Tommy Wiseau, de son incapacité à jouer ou à sortir une inflexion crédible. Toutes les scènes sont surréalistes, et le fond du film est plus que discutable, entre trip mégalo et misogynie.

Puis, généralement, après avoir entendu parler du film via une vidéo ou un podcast dédié, on se le procure (c’est possible légalement, mais il sera d’autant plus simple de se rendre à une projection dédiée pour en trouver) et on le regarde à plusieurs pour en profiter. Seul, un visionnage de The Room est une expérience poussive et répétitive. À plusieurs, tout devient plus sympa, comme regarder la version Netflix de Death Note et son sel divertissant et involontaire.

Wiseau, sa vie, son oeuvre

En 2013, The Room est déjà arrivé au statut de film involontairement culte. Son public est peut- être ironique mais il répond bien présent. Après un travail sur soi qu’on imagine dantesque, Tommy Wiseau a accepté la réception inattendue de son film, et clame à qui veut l’entendre que cette direction « comique » était voulue. Greg Sestero sort alors le livre The Disaster Artist, qui vient de paraître dans une édition française, traduite par Marie Casabonne et Pierre Champleboux. Ce livre va relancer le phénomène, et lui donner une perspective.

Il met en parallèle deux histoires qui finiront par se rejoindre : le tournage de The Room, et sa vie de jeune acteur essayant de faire carrière. Cette dernière est tout aussi intéressante : tout un chacun peut s’identifier, d’une façon ou d’une autre, à ses deux protagonistes. Au tournant des années 2000, à 19 ans, Greg a des rêves plein la caboche et souhaite devenir acteur. Il raconte un Hollywood où faire carrière est une question de talent comme de chance, où il faut méticuleusement se vendre, savoir saisir des opportunités, encaisser des échecs et souvent ne pas faire partie du pourcent qui décolle.

La trajectoire de Sestero sera bouleversée par la fameuse recontre : en plein cours d’acting, il finira par tomber sur cet énergumène qui joue du Tennessee Williams (rappelons-le, en Amérique, on ne connaît que Un tramway nommé désir) comme si sa vie en dépendait. Ils se lient d’amitié, cultivent un lien bizarre, un peu ambigu – la mère ne Greg n’est pas ravie que son tout jeune fils soit chaperonné et entretenu par un alien à la fortune louche – avec ses hauts et ses bas. Sestero découvre les Règles de Tommy Wiseau : pas de questions sur ses origines, son argent, et surtout pas son âge.

Sur Imdb, on lui donne un patronyme polonais, et une date de naissance en 1955. Aidé par le compte en banque « sans fond » de Tommy, Greg s’installe à Los Angeles et arrive à décrocher des premiers rôles. De son côté, Tommy n’assume jamais son côté hurluberlu et ne décroche de facto rien après trois tentatives sérieuses de rentrer dans ce monde qu’il adule. Un fantasme qu’il entretient après être tombé amoureux du jeu de James Dean. Leur amitié, parfois toxique, en pâtira, et le comportement impossible de Tommy rappelle Le Talentueux monsieur Ripley, régulièrement cité dans le livre. Après moult péripéties, Wiseau décide de prendre les choses en main, et sera proactif en écrivant et réalisant son propre film.

The Disaster Artist est une collecton d’anecdotes incroyables qu’il serait contre-productif de trop déflorer. On peut tout de même réciter les plus connues : là où le commun des mortels loue ses caméras, Tommy Wiseau les achète… en deux exemplaires. En pellicule et numérique. Pourquoi ? Pour « être le premier à le faire». Seule la version pellicule verra le jour. Un rapport avec l’argent totalement aléatoire puisque le refus d’aller acheter un simple générateur lui vaudra la démission immédiate d’un chef op ; The Room connaîtra trois équipes successives. On peut aussi citer les techniques de casting de Wiseau, son obsession pour l’eau chaude, sa tyrannie et son amateurisme sur un plateau, son zèle déplacé (du genre à garder un script grammaticalement aux fraises, quand ce n’est pas son sens), etc., etc. On apprend à faire connaissance avec la logique tordue de Tommy Wiseau, et on comprend comment un tel projet a vu le jour. Et surtout, on en apprend un peu plus sur ses origines, son enfance, une histoire tragique de self-made-man où on ne discerne pas trop le fait du mythe, mais où on capte tout de même un semblant de vérité. Puis on comprend ce qu’il se passe dans la tête de Tommy Wiseau. Avec cette nouvelle perspective, l’expérience The Room devient complète.

2017, enfin le succès

Fin 2017 aux États-Unis, puis le 7 mars en France (pays dont Wiseau déteste la langue, ce que n’importe qui comprendrait si les faits racontés dans le livre s’avèrent vrais), le rêve de Tommy Wiseau se réalise. The Room sort et est acclamé en salle, par le biais du film de James Franco qui adapte le roman éponyme. Le film est acceptable mais il ne rend pas justice au contenu du matériel original. Il n’empêche qu’il a été nommé aux Oscars, et que Wiseau a plus ou moins réalisé son rêve par sérendipité. Lui et Sestero enchaînent les projections spéciales, reçues avec la même ferveur, The Room est largement devenu rentable.

Wiseau est depuis devenu la star du Tommy Wiseau Show, une série où « des aliens l’ont capturé, l’emmènent sur une base lunaire et le forcent à jouer à des jeux vidéo », dont Dark Souls. Sestero a dû abandonner ses ambitions et n’a rien tourné de remarquable depuis. Mais les deux se retrouvent en 2017 devant la caméra pour Best F(r)iends, un film en deux parties aux atours trop bizarres pour être distribué un jour en France. Au moins, Wiseau et Sestero semblent avoir gardé une certaine complicité, Wiseau semble avoir acquis une certaine sérénité d’esprit, et les deux sont entrés dans la culture populaire à leur manière. Il est impossible de ne pas être fasciné par cette histoire.

Le meilleur conseil qu’on puisse vous donner est de ne pas hésiter à regarder la vidéo du Nostalgia Critic, puis le film The Room, puis regarder le film The Disaster Artist et de lire le livre pour en avoir une vision plus complète.