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Tinder, ses “matchs”, ses algos… Judith Duportail nous dévoile les secrets de l’appli de dating

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Par Anne Cagan le

Comment Tinder hiérarchise les profils ? Que sait-il de moi ? C’est pour répondre à ces questions que Judith Duportail a commencé à enquêter sur l’appli de dating qu’elle utilise elle-même au quotidien. Son livre “L’Amour sous algorithme”, en librairie aujourd’hui, nous permet de saisir très concrètement l’impact potentiel de l’exploitation de nos données personnelles.

Crédit : Chloé Desnoyers

En 2017, vous avez demandé à Tinder de vous envoyer l’intégralité de leur archives vous concernant. Qu’est ce qui vous a donné l’idée de le faire?

J’avais lu un article qui expliquait que Tinder notait ses utilisateurs en s’inspirant d’un système d’évaluation utilisé aux échecs, le classement Elo. Aux échec, l’idée est que si vous jouez contre un joueur très bien noté et que vous gagnez, vous remportez un grand nombre de points. A l’inverse, si vous perdez contre un joueur mal noté, vous perdez davantage de points. J’ai été révoltée de découvrir que mon téléphone me notait à mon insu, sur la base de critères que je ne connaissais pas et que cela avait une influence sur la liste de personnes qui me seraient présentées. J’ai décidé d’enquêter dessus et j’ai demandé à Tinder de m’envoyer deux choses : mon Elo score et leurs archives me concernant.

Tinder ne vous a pas donné de détails sur ce “Elo score” mais vous a envoyé 800 pages recensant vos données personnelles. Qu’avez-vous appris dedans ?

Beaucoup de choses. On trouve dedans une foule d’informations. Mon pseudo. La date de création de mon profil. Ensuite il y a l’intégralité de mes “like” Facebook. Cela peut sembler anodin mais ce type de données est très révélateur. Le document contient enfin l’intégralité de mes 870 matchs. Ces 800 pages m’ont presque appris plus de choses sur moi que sur Tinder. Parce qu’il y a une différence entre le comportement que l’on pense avoir en ligne et celui qu’on a réellement. Moi, par exemple, qui pestais souvent contre les gens qui se mettent brusquement à ne plus répondre sur Tinder, j’ai découvert dans ces 800 pages que je le faisais aussi. Quand c’est écrit noir sur blanc on ne peut plus se mentir.

Un sociologue m’a expliqué que c’est très banal. Selon lui, internet sert de plus en plus d’exutoire. On explore dessus une forme de folie puis on poursuit notre route et on oublie. De la même façon, je pensais totaliser une cinquantaine de matchs, pas plus. En réalité, j’en étais à 870. J’ai pu voir, dans ces pages, que j’avais à certains moment un comportement un peu compulsif. De temps à autres, je me mettais à parler à un grand nombre de personnes puis je stoppais net les échanges. Je voyais des schémas se répéter. Et cela m’a permis de mesurer à quel point Tinder sait des choses sur moi. Des choses dont même moi, je n’ai pas forcément conscience.

Qu’avez-vous découvert lors de la suite de votre enquête ?

Après avoir lu une publication de Jessica Pidoux (ndlr: doctorante à l’école polytechnique de Lausanne) qui fait référence à un brevet de Tinder, j’ai été consulter ce document qui comporte 27 pages. On retrouve dedans le concept de swipe, le concept de match. Mais le plus intéressant c’est que le brevet contient la description d’un système de notation extrêmement sophistiqué. Un système qui serait potentiellement capable de prendre en compte notre niveau d’intelligence (en analysant par exemple la variété de mots employés dans les échanges) ou notre niveau de revenus (à partir de données Facebook). On trouve aussi un passage indiquant qu’il serait possible de créer un faux sentiment de destinée lors d’un match en mettant par exemple en relation des profils qui ont une même date de naissance, etc. Et enfin, il y a un passage qui évoque la possibilité de pondérer différemment les différences et les similarités démographiques selon le sexe de l’utilisateur. afin que des femmes plus jeunes et avec des revenus plus faibles qu’un homme apparaissent malgré tout plus vite dans sa liste. Dans l’hypothèse évoquée par le brevet, les hommes plus jeunes avec des revenus plus faibles qu’une femme auraient, à l’inverse, moins de chances de se retrouver dans sa liste de résultats. Une hypothèse que je trouve particulièrement choquante.

Qu’a répondu Tinder lorsque vous les avez questionné là-dessus?

Ils m’ont répondu que ces passages n’étaient pas utilisés.

Le fait est que les entreprises de la tech déposent des brevets sur plein de concepts qui ne verront jamais le jour. Vous le rappelez d’ailleurs vous-même dans votre livre. Pourquoi avez-vous jugé malgré tout ce brevet important ?

Tout ce que contient le brevet n’est, il est vrai, peut-être pas utilisé par Tinder. Mais le document donne tout de même une idée de ce que la société se réserve la possibilité de faire. C’est pour cela que j’ai jugé ce document intéressant. D’autant que Tinder se positionne comme une entreprise progressiste sur ces questions.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans ce document ?

Lorsque je lisais le brevet, j’ai été frappé par l’aspect très scientifique du système. Le passage où l’on parle de créer un faux sens de la destiné, c’est à la fois poétique et terrifiant. Je comprends d’une certaine façon l’idée. Et c’est presque touchant de voir qu’on est tous un peu sentimentaux. Mais c’est aussi terrifiant car cela montre le degré de connaissances des mécanismes de l’attirance possédés par ces sociétés. J’avais l’impression d’être devant un manuel d’utilisation pour les humains !

Vous avez vous-même utilisé l’application. Quelle a été votre expérience personnelle dessus ?

D’abord, j’ai eu le sentiment grisant d’avoir l’ego boosté, de plaire à beaucoup de personnes en même temps. Mais très vite la lune de miel prend fin. Car les utilisateurs ne se comportent pas toujours bien. Certains sont très agressifs et pètent les plombs dès qu’on ne leur répond pas tout de suite. D’autres arrêtent brusquement de parler sans qu’on sache pourquoi. J’ai l’impression que beaucoup de choses me blessent sur Tinder. Mais j’avais aussi beaucoup de mal à ne pas la consulter tout le temps. J’ai donc rapidement réalisé à quel point l’appli était addictive.

Est-ce qu’il y a des facettes de Tinder qui vous semblent positives ?

Je trouve l’appli particulièrement intéressante quand on est à l’étranger. Je suis déjà tombée amoureuse sur Tinder. C’était d’ailleurs à un moment où j’avais une meilleur connaissance de l’appli. Ce mec, je n’avais parlé qu’avec lui. Et je pense que ça joue. Quand on parle simultanément avec 20 personnes sur Tinder, même s’il y a l’homme de nos rêves au milieu, on ne va pas forcément s’en rendre compte. Ceci étant dit, je me pose des questions sur l’appli. Tinder veut retirer la peur du râteau de l’équation. Et je comprends l’idée. Mais est-ce que cela ne modifie pas aussi l’interaction qui en découle? Je ne pense pas qu’on puisse avoir de l’intimité sur commande comme on commande une pizza. Ce n’est pas la faute de Tinder. Ce n’est tout simplement pas possible.

Quels éléments de Tinder restent un mystère à l’issue de votre enquête ?

Tout ou presque ! Le fonctionnement de l’appli reste très opaque.

Tinder a publié lundi dernier un billet indiquant que le Elo score n’était plus d’actualité chez eux. Qu’en pensez-vous ?

Oui, ils indiquent que le système a évolué et précisent que les utilisateurs actifs sont favorisés. Mais, au final, on a très peu de détails sur la façon dont tout cela fonctionne désormais.

Vous allez continuer d’enquêter sur les applications de rencontre ?

Oui, plus je creuse, plus je vois de nouvelles questions émerger. Chaque soir, c’est 130 000 dates Tinder qui se déroulent. Cela signifie que chaque changement d’algo a des conséquences importantes sur la vie de beaucoup de personnes. Et les projections sociologiques indiquent que l’on va de plus en plus se rencontrer via des applis. Nous confions donc un pouvoir immense à ces acteurs. Moi, Tinder, c’est ma vie. J’ai rencontré au moins trois hommes dont je suis tombée amoureuse dessus. Le fonctionnement de cette appli décide dans une certaine mesure de qui j’ai le droit de rencontrer et d’aimer.

“L’Amour sous algorithme”, Judith Duportail (Editions Goutte d’or)