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[Test] VA-11 Hall-A – Le jeu où vous servez des verres et discutez de sexe avec vos clients

Par Corentin le

« Allons bon », allez-vous me dire, « un simulateur au titre ironique. Encore un. Et encore sur un sujet qu’on imagine bien mal être simulé. » En effet, l’expression « Bartender Action » est utilisée de manière ironique. Heureusement, il n’est là que pour attirer l’attention du joueur, car VA-11 Hall-A (prononcez Valhalla) n’est pas un simulateur. Il s’agit d’un visual novel dans lequel vous incarnez celui qui en général n’est qu’un point de détail dans la vie des autres : vous incarnez le barman, ou plus précisément la barmaid, qui sert des verres et écoute le récit de la vie des autres sans en prendre part. Dans VA-11 Hall-A, vous n’êtes en quelque sorte que le témoin de tous les autres protagonistes. Sans réellement avoir un rôle actif dans leur vie.

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Comment cela se passe concrètement ? Eh bien comme je vous l’ai dit, vous servez les consommations. Derrière le comptoir du VA-11 Hall-A (c’est le nom de votre troquet), vous prenez les commandes de vos clients avides d’un peu d’ivresse et d’attention. Vous constituez ensuite les cocktails demandés à l’aide des différents ingrédients mis à votre disposition et d’un livre de recettes avant de servir. Il n’en faudra pas plus pour faire parler vos clients de leur vie, de leurs jobs, de leurs problèmes, de leurs angoisses. Dans ce monde cyberpunk où tout est possible et où toutes les valeurs de la société semblent distordues, chaque récit apporte son lot de questionnements et de problématiques.

C’est d’ailleurs l’un des très gros points forts de VA-11 Hall-A. Le jeu n’est ni politiquement correct et n’a absolument pas la langue de bois. Corruption, sécurité, économie, vie privée, politique, médias, sexe, morale, bioéthique, discrimination, religion… tous les sujets sont abordés dans le plus grand des calmes. Jill, le stoïque personnage que vous incarnez, sera amené régulièrement à servir un androïde aux traits de petite fille de 12 ans dont la profession de call-girl fait forcément lever quelques interrogations. Et puis de fil en aiguille, ce même androïde va vous expliquer qu’elle a en réalité plus d’une vingtaine d’années d’existence, mais qu’elle a choisi sciemment de garder une apparence juvénile, car « c’est bon pour le business ».

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Et que dire de ce patron de presse qui, dans le plus grand des cynismes, légitime des articles qu’on décrirait aujourd’hui comme « clickbait » ? Au fur et à mesure des bières servies et à demi-mot, on se rend compte que s’il n’a pas une grande estime pour son lectorat, il honnit également ses investisseurs qui le harcellent pour avoir plus d’audience, le menant à des compromis sur la qualité de ses contenus. On pourrait également parler de cette experte en sécurité informatique qui a fait le choix de s’amputer ses bras pour être plus performante au clavier. Ou de cette fille qui diffuse en direct littéralement toute sa vie, au point de faire payer un abonnement aux spectateurs pour voir certains passages « croustillants » de sa journée, comme le bain, ou les parties de jambes en l’air.

Le fait d’avoir un personnage neutre, qui passe le plus clair de son temps à écouter permet au joueur d’avoir naturellement des lignes de dialogues qu’il serait difficile d’avoir ailleurs. Les clients viennent, ils ont chacun leur vision des choses et tentent de justifier les aspects de leur vie comme ils le peuvent. Devant tous ces sacs vidés sur tant de sujets dont certains ont rarement voire jamais été abordés dans un jeu vidéo, le joueur est alors obligé de se positionner et de se poser de vraies questions.

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Et pourtant, le ton du jeu reste extrêmement détendu. VA-11 Hall-A fait également preuve d’un humour de caractères (avec des personnages qui se chambrent, ou créent des quiproquos) et de situation qui est d’autant plus efficace qu’on se met à connaître les personnages. On anticipe les réactions, on comprend les private jokes… Bref, on se croirait presque dans une sitcom.

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[nextpage title= »Mélanger, secouer, servir, écouter »]

Évidemment, présenté comme ça, l’aspect ludique ne semble pas être le point fort de VA-11 Hall-A. Ce qui est assez vrai, on passe le plus clair de son temps à lire les dialogues et à les faire défiler. Le jeu apporte cependant un tout petit peu d’interaction dans la préparation des cocktails, certaines commandes un peu cryptiques et la gestion du budget de Jill.

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Commençons par la préparation des boissons. Pour le coup c’est assez simple, elles sont tous constituées de 5 ingrédients élémentaires. Une fois tous les ingrédients dans le shaker, choisissez ou non de faire « vieillir » le tout (on est dans le futur, ça doit être possible), de le servir « on the rocks » ou non (avec des glaçons). Enfin, dernière étape, certains cocktails doivent être assemblés simplement en secouant brièvement le tout quand d’autres demanderont d’être carrément mélangés en remuant très longtemps. Comme toute bonne recette, les ingrédients peuvent être doublés pour faire la même boisson, mais en plus grand. Certains clients pourront vous en faire la demande, il faut donc rester attentif.

Pas de panique cependant, à chaque commande vous avez la possibilité d’ouvrir votre manuel dans lequel toutes les recettes sont décrites, expliquées, classées par goût, par type, ou tout simplement par ordre alphabétique. Non, parfois, la difficulté viendra des commandes elles-mêmes. Le client que vous avez vu deux fois en dix jours pourra tout à fait venir et dire sans plus de cérémonie : « Comme d’habitude ! » Et là, vous avez intérêt à vous souvenir de ce qu’il a commandé, sinon vous risqueriez de passer à côté d’une partie de votre paye à la fin de la soirée. Et qui sait, si vous servez très bien certains clients proches, vous pourriez même débloquer un nouveau pan de l’histoire, voire des fins alternatives. Ces dernières sont souvent compliquées à obtenir sans guide, car elles impliquent de servir à certains clients une boisson qu’ils n’ont pas demandé, mais qu’ils veulent au fond d’eux-mêmes. Comment le devine-t-on ? Eh bien, tout ce qu’on peut dire sans rien gâcher de la découverte de l’histoire, c’est qu’il faudra être particulièrement attentif aux détails et aux habitudes des différents personnages, tous très bien écrits et hauts en couleur.

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On vous demandera également de gérer votre argent au début de chaque journée, quand Jill est chez elle. Rien de bien compliqué au final, les seules nécessités viendront surtout des factures qui tomberont à échéances régulières. Jill aura également quelques pulsions d’achat qui, si elles ne sont pas satisfaites, peuvent la rendre distraite lors de son service. Habituellement, cette barmaid garde la tête froide et conserve une ligne de texte rappelant ce qui a été commandé au moment de la préparation des boissons. Si elle à la tête ailleurs par contre, elle pensera à quelque chose qui n’a rien à voir et vous ne pourrez compter que sur vous pour vous souvenir de ce que les clients veulent.

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Un petit mot sur la direction artistique du jeu, faussement rétro, avec de jolies couleurs et un character design manga très bien maîtrisé. Ce choix est d’autant plus malin qu’il rend les personnages reconnaissables, attachants et expressifs. Notez enfin que c’est à vous de composer la playlist qui est diffusée dans le bar. Vous avez le choix parmi de nombreuses musiques d’ambiance qui jouent très bien leur rôle, restant à la fois très agréables à écouter sans gêner la lecture des textes.

Notre avis

VA-11 Hall-A est un jeu qui raconte les tranches de vies ordinaires de personnages qui ont une existence extraordinaire. La qualité d’écriture est au rendez-vous et il est très compliqué de ne pas s’attacher à ces clients qui entrent et boivent dans ce bar dans lequel vous passez le plus clair de votre temps. Et malgré les sujets crus dont le jeu parle sans aucune gêne, les scénaristes de Sukeban Games, le développeur, parviennent à maintenir une ambiance très légère. Au final, on sort de VA-11 Hall-A avec un sentiment doux amer. On est heureux d’avoir connu ces personnages qui malgré l’adversité se serrent les coudes et gardent la banane, mais en même temps, on a ce pincement au cœur d’avoir à les quitter. C’est la preuve s’il en fallait une que VA-11 Hall-A est une œuvre narrative suffisamment réussie pour nous donner l’impression d’appartenir à un autre univers le temps de quelques heures.

VA-11 Hall-A, c'est sur PC, le tarif est de 15 euros.

8 / 10