Un outil qui traque les tricheurs grâce aux mouvements de leurs yeux fait polémique

Des voix s’élèvent au sein de la prestigieuse école de commerce HEC pour dénoncer les conditions dans lesquelles se déroulent les examens. Dans le viseur, un système anti-fraude particulièrement intrusif : cette année à HEC, pas de pion.. mais Proctorio, un logiciel de télésurveillance qui scrute jusqu’aux mouvements des yeux.    

Mouvements du visage, analyse de l’environnement visuel et sonore, enregistrement de l’écran et du trafic internet… il ne s’agit pas du catalogue des fonctionnalités d’un logiciel de cyber-sécurité dernier cri, mais bien du protocole anti-fraude mis en place par HEC. En pleine crise sanitaire, l’école de commerce fait partie des établissements qui ont opté pour la manière forte : assurer la tenue des examens coûte que coûte, et dans des conditions d’examen aussi strictes que possible compte tenu du contexte de télétravail. FranceInfo rapporte ainsi que les élèves ont été tenus d’installeProctorio, un kit de surveillance en bonne et due forme pour passer leurs examens. L’examinateur exige d’abord de voir toute la pièce dans laquelle se déroulera l’examen, pour vérifier l’absence de complice ou d’antisèches. Ensuite, pendant toute la durée du test, ce sont “tous les sons de notre environnement, la webcam, l’endroit où on se trouve, notre identité, mais aussi et surtout le mouvement de notre tête, de nos yeux, de notre bouche…” qui sont enregistrés et décortiqués par le logiciel, qui avertira l’examinateur en cas de comportement jugé suspect.

Respect de la vie privée contre intégrité pédagogique

Un système jugé “intrusif” par près de 270 étudiants de l’école qui ont ainsi signé une lettre ouverte pour dénoncer un système jugé excessivement “inquiétant” en termes de respect de la vie privée. La plateforme qui cristallise cette inquiétude, Proctorio, a été spécialement conçue pour “assurer l’intégrité de chaque contrôle” en “éliminant l’erreur humaine, les biais et de nombreux autres soucis liés à la surveillance et à la vérification d’identité à distance’”, peut-on lire sur leur site. Et il faut bien admettre que la liste des autorisations requises est effectivement impressionnante : des notifications aux téléchargements en passant par les périphériques USB et le réseau, Proctorio offre au surveillant un contrôle très important sur l’appareil du candidat.

Souriez, vous êtes filmé ! Entre autres…

Et si le candidat souhaite obtenir son diplôme, il ne dispose d’aucune alternative : soit il se soumet à cette inspection, soit il fait une croix sur son diplôme , comme en atteste Capucine une étudiante interrogée par FranceInfo :

C’est une prise de contrôle totale de l’ordinateur, […] Je ne suis pas d’accord mais il s’avère que si on n’accepte pas ce contrat, on est automatiquement radié de la session d’examens de juin. Donc j’ai accepté.

En somme, l’école impose à ses élèves d’installer un mouchard pour faire de son ordinateur un surveillant le temps de l’examen. Du côté de la direction, on se défend en expliquant avoir “besoin” de ce système par ailleurs encouragé et recommandé par le ministère de l’Enseignement Supérieur, quand bien même Proctorio ne figure pas sur la liste des outils recommandés. On invoque également le fait que la surveillance aurait été tout aussi sévère dans le cadre d’un examen avec présence physique, et que toutes les données collectées seront détruites très rapidement. Une question d’intégrité pédagogique, autant pour la réputation de l’école que pour la validité du diplôme aux yeux du monde du travail. Des arguments à priori recevables mais qui ne suffiront probablement pas à apaiser toutes les inquiétudes vis-à-vis de cette surveillance (très) rapprochée. D’autant plus que Proctorio n’est pas infaillible, comme en témoignait un utilisateur américain sur Reddit :

“J’ai moi même [abandonné] et utilisé Google pendant un examen de programmation avec Proctorio. Google ne m’a pas aidé et j’ai résolu mon problème mais je n’ai déclenché aucune alerte, et ai obtenu un A.”

Les étudiants, les autres oubliés de la pandémie

L’enseignement supérieur fait partie de ces secteurs qui subissent la crise sanitaire de plein fouet. S’il ne s’agit pas des mêmes problématiques que les intermittents du spectacle, professionnels du tourisme ou bien évidemment soignants, la pandémie a tout de même imposé aux enseignants des facultés et grandes écoles d’improviser des solutions, parfois dans des délais très courts alors qu’elles peuvent potentiellement conditionner des carrières. Et si la gestion du quotidien est déjà particulièrement ardue pour les responsables, la tenue des examens relève d’un véritable casse-tête chinois. La volonté d’offrir des conditions d’évaluation optimales est une considération majeure et cela passe notamment par la garantie d’une équité parfaite entre les différents candidats. Légitime ou abusif, le débat est ouvert, et dans un contexte où le travail et les études à distance pourraient entrer davantage dans les mœurs, il y a fort à parier qu’il s’installe durablement.