La face cachée sordide de l’Internet des animaux

Les vidéos d’animaux sont une recette miracle sur Internet. A tel point que certains humains peu scrupuleux en ont fait un véritable business model, sur fond de désinformation, de buzz… et parfois, de cruauté animale.

S’il y a bien une recette qui fonctionne depuis la préhistoire d’Internet, c’est celle qui consiste à poster des vidéos d’animaux. Qu’il s’agisse d’un chaton endormi, d’un petit chien qui batifole dans un pré ou de quelque chose de plus exotique, il y a toujours quelque chose de fascinant chez nos amis les bêtes qui fait que la toile en redemande systématiquement.

Les animaux sont une source de likes inépuisable. Et ça, certains l’ont bien compris. A l’époque où Internet est devenu un véritable eldorado et peut rendre quelqu’un riche du jour au lendemain, la moindre image avec au moins une bête à poils, à plumes ou à écailles peut se révéler être une aubaine et peut devenir virale en un claquement de doigt. Le tout avec très peu de travail et sans le moindre risque. Il n’y a qu’à passer cinq minutes sur Youtube, où des chaînes en ont fait leur spécialité et produisent chaque jour des quantités astronomiques d’images sans intérêt particulier autre que les animaux qu’on y voit. C’est un fait : l’humain est friand de vidéos d’animaux, et en particulier lorsqu’ils adoptent des comportements que l’on prête habituellement à notre espèce.

Et forcément, ce constat vient avec son lot de dérives potentielles. Car si le public est de mieux en mieux éduqué sur la question de la qualité de l’information, tous ces bons réflexes passent à la trappe dès qu’il s’agit d’animaux. Après tout, pourquoi se soucier du contexte lorsqu’on cherche simplement à sourire quelques secondes devant une innocente, adorable bête qui fait soudain quelque chose de parfaitement inattendu ?

Les vidéos d’animaux, le parfait cheval de Troie affectif

C’est pourtant là une grave erreur dont les exemples très criants pullulent. Par exemple, le très sérieux département fact-checking de France Info, Vrai ou Fake , est rapidement revenu sur une vidéo devenue virale ces derniers temps.

Sur ces images tournées par un automobiliste letton, on distingue une corneille en train de traverser la route avec un hérisson. Le titre : “Un corbeau aide un hérisson à traverser la route”. Sauf que cette interprétation qui pourrait sembler évidente s’il s’agissait de deux humains relève de l’anthropocentrisme et s’avère être complètement erronée dans ce cas précis !

Comme le rappelle un naturaliste interrogé par Vrai ou Fake, les hérissons sont des animaux nocturnes et n’ont aucune raison de se retrouver au milieu d’une route au beau milieu de la journée. C’est donc que le danger, la faim, une blessure ou une autre source de stress l’a poussé à s’aventurer là. Et la corneille, elle, n’a aucune raison de faire dans la charité quand elle aussi doit se nourrir. Elle n’est pas en train de porter secours à ce hérisson, bien au contraire, elle s’en remplirait volontiers la panse ! Il y a d’ailleurs fort à parier qu’en bon charognard qui se respecte, elle aurait de loin préféré le trouver écrasé sur cette route plutôt que de devoir finir le travail elle-même. D’un côté, nous avons une vidéo virale au titre racoleur et trompeur, un clickbait déguisé où la corneille, bienveillante et attentionnée, semble aider un animal en difficulté : un vrai Disney. De l’autre, la réalité de la chaîne alimentaire, implacable… nettement moins sexy et vendeur qu’une vraie petite Fable de Lafontaine muette en direct,  avec sa morale en filigrane.

Cette approximation peut passer pour du simple sensationnalisme sans conséquence, mais cette attitude vis à vis des vidéos d’animaux peut avoir des conséquences plus perverses. Cet automobiliste letton, a simplement capturé une scène insolite à laquelle il a assisté, mais parfois, voir des millions de vues s’accumuler sur la moindre vidéo montrant un animal a donné des idées à des gens nettement plus retors. Un exemple courant est celui de la grenouille : on trouve sur internet des tas de photos de batraciens dans des poses insolites, parfois très drôles. A les voir, on peut s’imaginer que le photographe a passé des heures à genoux dans une mare, à scruter patiemment l’animal jusqu’à l’obtention du cliché parfait… mais ce n’est pas toujours le cas. Si les photographes animaliers sont en majorité des amoureux de la nature, profondément respectueux de leurs sujets, certains ne s’embarrassent pas de ces principes pour obtenir le cliché souhaité. Quitte à ficeler des grenouilles avec du fil de pêche pour qu’elles gardent la pose, ou à leur faire passer quelques minutes au congélateur pour les pacifier. Des pratiques d’autant plus révoltante que cette discipline vise en général à rendre hommage à la beauté de la nature…

Si vous souhaitez en savoir plus sur ces pratiques, le photographe animalier Mickaël Bonnami a rédigé un billet de blog fascinant sur le sujet avec une bonne dose d’humour et l’avis d’une naturaliste. Et le phénomène touche toutes sortes d’animaux, y compris le meilleur ami de l’Homme. Vous avez déjà certainement croisé, au détour de vos pérégrinations sur la toile, des vidéos mettant mettant en scène d’adorables petits toutous déguisés, batifolant sur deux pattes avec l’entrain d’un enfant qui vient d’apprendre à marcher.

Sauf que ces vidéos ont toutes un point commun des plus sinistres. Si vous découvrez tout juste ce phénomène, vous vous demandez certainement comment ils en viennent à sautiller ainsi sur deux pattes… Un chien, quadrupède par nature, ne décidera jamais de son propre chef de renoncer à son mode de locomotion naturel, celui autour duquel toute son anatomie s’est construite au fil de siècles de sélection naturelle. Dans la grande majorité des cas, il s’agit d’un conditionnement acquis à force d’abus sévères et récurrents.

Ce phénomène, particulièrement répandu en Asie, alimente tout un réseau de chaînes Youtube, de feeds Tweeter et de compte Instagram qui profitent largement des retombées sur le dos de ces animaux maltraités. Ces “chiens qui marchent” en sont un exemple particulièrement précis, mais il illustre surtout les nouvelles formes que peut prendre la maltraitance animale à l’ère des réseaux sociaux, souvent loin de l’objectif de la caméra. Ces mises en scènes, qui prêtent à sourire pour qui n’est pas conscient de ces réalités, représentent un vrai vecteur de cruauté envers les animaux. Si vous souhaitez lutter contre ce phénomène, une seule approche est possible : conserver la même approche critique devant une photo ou vidéo animalière en apparence innocente qu’avec n’importe quel autre sujet… et surtout, se rappeler que sur le web, liker, c’est cautionner !