Javel, cocaïne et bouse de vache : passage en revue des fake news sur le Covid-19

Science

Par Antoine Gautherie le

Quel est le point commun entre la javel, la cocaïne et la bouse de vache ? A en croire certains hurluberlus sur Internet, ces trois substances auraient toutes la capacité de guérir le Covid-19. Une étude américaine a décidé de plonger dans ce phénomène de désinformation, et tente d’illustrer le lien avec la santé publique : plongée dans ce papier pas exempt de tout reproches mais néanmoins intéressant.

© Nations Unies – Unsplash

Depuis que le monde vit au rythme du SARS-Cov-2, ce coronavirus n’est pas le seul agent à causer une pandémie : nous assistons également à une vague planétaire de désinformation aiguë. Dans ce contexte anxiogène, beaucoup se raccrochent aux informations qu’ils trouvent un peu partout, sans nécessairement les vérifier : on parle d’infodemics. Ce néologisme anglais, construit à partir des mots information et epidemic, désigne une quantité excessive d’informations sur une question en particulier, à tel point qu’il devient difficile de discerner le vrai du faux… même quand il s’agit de boire de la javel à la cocaïne ou de l’urine de vache.

C’est en tout cas ce que met en lumière cette étude parue dans The American Journal of Tropical Medicine and Hygiene, sur le thème des infodemics. Cette équipe de chercheurs en sciences sociales, médecins et épidémiologistes a répertorié un grand nombre d’informations non-vérifiées, issues des réseaux sociaux mais aussi de grands quotidiens, de publications, d’organisations gouvernementales… Elles ont ensuite été classées en trois catégories : les rumeurs, les stigmatisations et les théories du complot. Ils ont récolté et trié 2311 en 25 langues de 87 pays, sur des sujets variés. Après un fact-checking rigoureux par deux équipes différentes, il s’est avéré que  82% de ces affirmations étaient tout simplement fausses ! Inquiétant quand on consulte la liste des sujets les plus abordés, où on trouve la transmission et la mortalité (24%), le traitement (19%) ou encore ses origines (15%)…

Une comparaison des infodemics détectées pendant l’étude. © Saiful Islam et al. – he American Society of Tropical Medicine and Hygiene

Parmi les rumeurs, stigmatisations et théories du complot les plus représentées, on en trouve certaines particulièrement exotiques. “Boire de l’urine et manger des fèces de vache”, “boire de la lessive”, “prendre des bains de granits” ou encore “fumer du cannabis” seraient autant de remèdes miracles à la maladie. On trouve aussi des théories du complot particulièrement osées : mention spéciale à l’ “une arme biologique créee par les Gates pour vendre les vaccins de leur fondation”.

Autre point intéressant : ces infodemics ont permis de repérer quelques pays qui semblent à eux seuls responsables de la majorité de ces informations fausses ou non-vérifiées. Comme on pouvait s’y attendre, des pays dont les gouvernements ont minimisé la portée du virus semblent particulièrement exposés à cette désinformation. On peut par exemple citer le Brésil ou les Etats-Unis. Ces derniers sont d’ailleurs les champions de la théorie du complot sur le thème du coronavirus, d’après cette étude. L’Inde, l’Espagne et l’Indonésie sont également particulièrement touchées. La France ne fait pas partie des pays où le phénomène est le plus marqué, mais nous sommes loin de faire partie des bons élèves en la matière, avec une vilaine tendance à la théorie du complot.

Des limites manifestes…

Pour autant les résultats de cette étude sont à prendre avec des pincettes car elle présente plusieurs limites manifestes. En premier lieu, ces données sont exclusivement issues de sources accessibles au public, ce qui exclut tous les canaux de discussion privés – y compris les plus sérieux. Les auteurs admettent eux-même dans leur étude que malgré une révision par deux équipes différentes, leur classification des informations est également sujette à caution car les informations fiables évoluent au jour le jour.

La carte du monde dela désinformation repérée par cette étude. En rouge foncé, les zones où la désinformation est la plus poussée. © Saiful Islam et al. – he American Society of Tropical Medicine and Hygiene

Enfin, il y a un dernier point dont les auteurs ne parlent pas dans leur étude. Le titre de leur article parle de l’impact de ces infodemics sur la santé publique, mais dans toute l’étude, aucune analyse statistique poussée n’est présente pour étudier la nature même du lien qui unit ces infodemics à la santé publique. Malgré les limites de cette étude, il est absolument indiscutable que ces infodemics ont un impact néfaste sur la santé publique. Les exemples sont légion : des centaines de cas de blessures graves et de décès directement liés à des cas de désinformation ont déjà été identifiés.

…mais des conclusions qui se vérifient

On peut citer le sort très médiatisé de plus de 700 personnes en Iran. Toutes sont devenues aveugles ou décédées après avoir bu du méthanol, soi-disant remède miracle contre le coronavirus… mais en réalité extrêmement toxique. Il faut également citer la mort de 12 personnes dont 5 enfants en Inde, qui ont consommé une mixture maison à base de graines de Datura, elles-aussi très toxiques. Tous auraient appris cette recette miracle sur les réseaux sociaux. Il y a également les bénédictions d’un prêtre coréen, qui pulvérisait de l’eau salée dans la bouche de ses paroissiens pour les immuniser.  Plus de 50 d’entre eux ont été infectés.

Et ces exemples ne concernent que les rumeurs. Il faut y ajouter les dégâts sociaux, par exemple pour les personnes d’origine asiatique qui ont été la cible d’un nombre hallucinant de calomnies depuis le début de la pandémie. Les théories du complot, elles, ont aussi des conséquences dramatiques, bien que plus insidieuses (méfiance envers les soignants, les scientifiques, les dirigeants, etc.). En attendant une éventuelle prochaine étude sur cet impact, nous vous conseillons de lire le papier de l’équipe de Saiful Islam qui comporte plusieurs points intéressants… et une liste de fake news absolument hilarante.