Décidément, l’ambiance n’est pas au beau fixe à bord de l’ISS. L’Agence Spatiale Européenne (ESA) vient d’officialiser la fin de sa coopération avec la Russie sur la mission ExoMars ; une décision qui a passablement irrité Dimitryi Rogozine, l’incontournable patron de l’aérospatiale russe, qui s’est empressé de répliquer.
ExoMars, c’est l’une des missions les plus excitantes de la feuille de route de l’ESA. Cette mission qui a commencé avec l’envoi du Trace Gas Orbiter en 2016 aurait normalement dû entrer dans sa seconde phase en septembre 2022, avec l’envoi d’un rover spécialisé. Dans les grandes lignes, son objectif est plus ou moins le même que celui de Perseverance, le rover de la NASA : arpenter la planète rouge afin d’y trouver des traces de vie passée.
Cette mission fait l’objet d’une grande fierté de la part de toute l’aérospatiale européenne ; c’est tout simplement le premier rover martien jamais conçu sur le Vieux Continent, et les spécialistes russes et occidentaux attendent déjà monts et merveilles de ce petit bijou de technologie.
Mais ils vont encore devoir patienter un certain temps. Car en mars dernier, l’ESA — qui pilote le programme — a pris une décision lourde de conséquences. Comme bon nombre d’institutions, elle a unilatéralement décidé de suspendre sa coopération avec Roscosmos, l’agence spatiale russe, suite à « l’opération militaire spéciale » menée en Ukraine.
On a different note, today @ESA Council addressed the ExoMars Rover and Surface Platform mission, acknowledging that the circumstances which led to the suspension of the cooperation with Roscosmos – the war in Ukraine and the resulting sanctions – continue to prevail.
— Josef Aschbacher (@AschbacherJosef) July 12, 2022
Rogozine réplique sur son ton habituel
Tout le monde espérait que la poussière allait retomber rapidement, et que le programme pourrait reprendre là où il s’était arrêté. Mais l’Europe de l’Est semble plus enlisée dans le conflit que jamais. Alors que les différents pays avaient tous fait des efforts pour maintenir la coopération autour de la station, l’invasion de l’Ukraine par la Russie commence à miner considérablement les relations entre les agences spatiales russes, américaines et européennes.
Et sans sortie de crise à l’horizon, l’ESA a fin par trancher ; elle a purement et simplement décidé d’exclure Roscosmos, malgré sa contribution déjà très importante au programme. Et le trublion en chef de l’agence, réglé comme une horloge, s’est fait un plaisir de réagir au quart de tour avec son tact habituel.
« Comment peut-on parler de Mars avec les Européens, ou de Vénus avec les Américains, si leurs gouvernements tentent de tuer autant de Russes que possibles en alimentant la junte de Kyiv avec des armes létales ? » a immédiatement fulminé Rogozine sur Telegram.

« Le chef de l’ESA a-t-il seulement pensé aux milliers d’ingénieurs et de scientifiques en Europe et en Russie qu’il vient de trahir avec sa décision ? Est-il prêt à répondre de ses actes pour avoir saboté une mission martienne commune ? », continue-t-il sur le même ton inquisiteur. Du Rogozine dans le texte.
Une fois n’est pas coutume, même si le ton et les arguments avancés sont toujours aussi irrévérencieux, il y a cette fois une part de vérité indiscutable dans ses propos ; la fin de cette coopération est une issue qui ne profite à personne.
L’exclusion du contingent russe est une grosse perte pour le programme, car malgré les tensions politiques, sa contribution restait importante. De plus, il faut bien admettre qu’aucune institution n’aurait accepté sans broncher d’être exclue unilatéralement d’un programme aujourd’hui bien avancé dont elle faisait partie intégrante.
Roscosmos ne se laissera pas faire
Quoi qu’il en soit, Rogozine est particulièrement rancunier et ne compte pas en rester là. Il a déjà annoncé une première série de représailles. Il affirme que la Russie va désormais rapatrier sa contribution au programme, à savoir l’atterrisseur Kazachok spécialement développé pour l’occasion.
Et l’incorrigible dirigeant ne compte pas s’arrêter là. Il semble bien déterminé à rendre la monnaie de leur pièce aux Européens. « En retour, je vais personnellement ordonner à notre équipage à bord de l’ISS d’arrêter de travailler sur l’ERA », a-t-il annoncé.
Cet acronyme fait référence à l’European Robotic Arm, un énorme manipulateur robotique de nouvelle génération en cours d’installation…. du côté russe de la station. Il n’est pas indispensable à la logistique de l’ISS, mais le fait d’en être privé serait sans aucun doute pénible pour les astronautes américains et européens.
De plus, rien n’indique que les cosmonautes suivront à la lettre cette directive de Rogozine. Le premier élément de réponse devrait arriver le 21 juillet ; c’est à cette date que l’astronaute Samantha Cristoforetti devait aller finir l’installation du bras en compagnie du cosmonaute Oleg Artemyev. La tenue ou, au contraire, l’annulation de cette sortie nous en dira déjà un peu plus sur la situation.
Un point de friction supplémentaire
Et à plus long terme, l’avenir d’ExoMars s’inscrit également en pointillés. La mission finira probablement par voir le jour, mais certainement pas en septembre prochain comme c’était prévu à l’origine. Pour en savoir plus, il faudra attendre la conférence que l’ESA va organiser à ce sujet le 20 juillet prochain.
Parmi toutes ces incertitudes, ce qui est certain, c’est que l’espoir d’une coopération scientifique apaisée dans ce contexte politique particulier commence tout doucement à s’effriter. C’est d’autant plus triste que la Russie et ses anciens partenaires avaient continué sur de bonnes bases au début de la guerre malgré les tensions entre les dirigeants. Espérons que ces nouvelles frictions ne précipiteront pas la fin définitive de cette coopération, et par extension, du symbole fort que représente l’ISS (voir notre article).