Jacob Smith a passé vingt ans derrière les barreaux, mais ça ne l’empêche pas de voyager régulièrement. Pas besoin de passeport, juste d’un casque VR. Pour lui et des centaines d’autres prisonniers, la réalité virtuelle offre bien plus qu’une simple distraction, elle devient une fenêtre vers le monde extérieur et un entraînement pour la vie d’après.
L’initiative vient de Creative Acts, une association basée à Los Angeles qui distribue 100 casques Meta Quest dans quatre prisons californiennes. Le programme tourne trois fois par an, accessible aussi bien aux détenus en population générale qu’à ceux en isolement. Les jeunes délinquants peuvent également en profiter. Sabra Williams, la fondatrice, appelle ça les « machines à espoir ».
Voyager depuis sa cellule
Les scènes varient du touristique au pratique. Un jour, les détenus déambulent dans les marchés animés de Bangkok, le lendemain, ils simulent un entretien d’embauche où il faut convaincre un recruteur virtuel de leur donner une chance. La technologie permet aussi de revivre des gestes du quotidien qui semblent anodins pour nous, mais qui deviennent flous après des années d’enfermement.
Williams a constaté comment les activités créatives transformaient les détenus. Elle a alors cherché d’autres moyens d’« amener le monde extérieur à l’intérieur ». Les témoignages d’anciens prisonniers l’ont particulièrement marquée. Beaucoup se sentaient perdus face aux technologies qui avaient évolué pendant leur incarcération. « Ce que j’entends d’eux, c’est que ça leur donnait l’impression de ne pas appartenir au monde, seulement à la prison », explique-t-elle.
Smith, qui devrait sortir en 2031, joue maintenant le mentor pour d’autres détenus. Il les aide à naviguer dans les simulations d’entretiens, qui reproduisent les codes actuels du recrutement. « C’est une expérience stressante de s’asseoir en face de quelqu’un et de lui expliquer pourquoi je suis bon pour le job », confie-t-il. La pratique virtuelle permet de dédramatiser ces situations avant de les affronter pour de vrai.
Un impact psychologique puissant
Les réactions des prisonniers révèlent à quel point ces expériences sont importantes. Certains enlèvent leur casque, les larmes aux yeux, bouleversés par des paysages colorés ou des scènes qu’ils n’imaginaient plus revoir un jour. Pour des gens coupés du monde pendant des décennies, voir un simple coucher de soleil en haute définition peut devenir intensément émotionnel.
Des bénévoles accompagnent systématiquement les sessions pour aider à traiter les émotions et les traumatismes que la VR peut faire remonter. Richard Richard, ancien détenu qui teste le programme depuis six ans, est devenu volontaire après sa libération. Il observe les débutants avec passion et les voit progresser dans leur gestion des émotions.
Les statistiques soutiennent l’approche. Aux États-Unis, deux tiers des prisonniers retournent en prison dans les trois ans suivant leur libération et trois quarts dans les cinq ans. Trouver un emploi stable réduit drastiquement ces taux de récidive. Un programme similaire dans le Michigan aurait multiplié par sept les chances des participants de décrocher un boulot dans les six mois après leur sortie. Les experts estiment que la VR pourrait faire baisser la récidive de plus de 66 %.
La France teste aussi la technologie
À Périgueux, une formation en mécanique automobile lancée en juin 2025 permet aux détenus d’apprendre à manipuler des outils et réparer des moteurs virtuellement avant de passer en stage pratique dans un garage solidaire. Le programme ViRTI cible les métiers du bâtiment avec la même philosophie en contournant les limitations d’accès aux équipements en créant des environnements virtuels interactifs.
L’Association de recherche en criminologie appliquée développe un projet encore plus ambitieux avec l’application FRED, testée à la prison de Fresnes. Contrairement aux programmes californiens axés sur l’évasion mentale, l’approche française mise davantage sur l’introspection et la remise en question thérapeutique. Des psychologues et criminologues reçoivent des formations spécifiques pour accompagner les détenus dans cette démarche.
Le déploiement reste limité pour l’instant. L’accès aux casques doit être géré avec précaution pour des raisons de sécurité et d’équité. Les experts insistent sur le fait que la VR ne remplacera jamais l’éducation, la formation professionnelle ou le suivi psychologique, mais qu’elle peut les compléter. Le California Department of Corrections and Rehabilitation encourage ces « approches innovantes » sans s’engager sur un calendrier d’expansion.
Creative Acts espère étendre le programme à travers l’État puis le pays. Les premiers retours d’expérience justifient cet optimisme. En offrant à la fois une échappée mentale et un terrain d’entraînement pour la vraie vie, la réalité virtuelle prouve qu’elle a sa place dans la réhabilitation moderne, rappelant aux détenus qu’un monde les attend dehors et qu’ils peuvent s’y préparer dès maintenant.
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