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Scroller, jouer, acheter en ligne : quand certaines activités numériques nuisent à votre bien-être

Le piège du doomscrolling, en plus d’être une sacrée perte de temps, est une attaque frontale pour votre système nerveux. Le numérique peut être, sous certains aspects, une prison mentale : la preuve par trois grâce à cette étude finlandaise.

Avec notre smartphone qui reste scotché à notre main une bonne partie de notre journée, il est tellement facile de s’en emparer pour combler le vide. Après une journée harassante ou lors d’un trajet en métro interminable, nous le sortons de notre poche, souvent par automatisme. On scrolle sur Instagram sans même vraiment s’arrêter sur les images que l’on voit défiler, notre cerveau se fait aspirer par notre feed TikTok ou Facebook à mesure que notre pouce glisse sur l’écran, on remplit vite fait un panier Amazon pour plus tard, ou on lance une petite partie de notre jeu préféré pour passer le temps.

Le numérique, au sens large du terme, est le nouveau refuge d’Homo sapiens, et l’addiction au smartphone est aujourd’hui considérée comme un problème de santé publique. Si l’on peut croire qu’il nous protège des agressions extérieures, comme un cocon virtuel, il peut tout aussi bien catalyser notre anxiété. C’est la conclusion d’une grande étude menée par l’Université d’Aalto, publiée ce mois-ci dans le volume 28 de la revue Journal of Medical Internet Research. Votre smartphone est-il le doudou le plus toxique de l’histoire de l’humanité ?

Shopping, scroll et jeux : le tiercé gagnant de votre prochaine dépression

Pour cette étude d’envergure, les chercheurs finlandais ont tracké 47 millions de visites web et 14 millions de sessions d’applications analysées chez 1 500 participants pendant une période de sept mois. De quoi constituer une base de données assez importante pour affirmer que ce que nous percevons parfois comme une petite pause, à l’abri dans notre bulle numérique, est en réalité tout l’inverse.

Mohammed Belal, chercheur au département d’informatique d’Aalto et auteur principal de l’étude, explique : « Nos résultats montrent qu’une hausse de l’utilisation des réseaux sociaux ou du shopping en ligne est liée à une augmentation du stress auto-déclaré, et ce, sur plusieurs groupes d’utilisateurs et sur tous les types d’appareils ». Que vous tentiez de noyer votre stress en allant checker les vacances de vos potes sur les réseaux ou en allant acheter en ligne un énième gadget inutile, vous arrosez votre brasier intérieur avec un carburant très efficace.

Une corrélation encore plus visible chez les femmes et les jeunes, populations statistiquement plus exposées à la charge mentale. Les plateformes leur offrent une béquille émotionnelle gratuite (en apparence), et quand la vie IRL est trop lourde à supporter. Sauf que les algorithmes de recommandation, conçus pour maximiser l’engagement, enferment ces utilisateurs dans un flux qui stimule sans cesse leur système nerveux, les faisant plonger dans un cercle vicieux : fuir le stress par des applications qui, en réalité, ne font que le démultiplier.

À l’autre bout du spectre, la corrélation est moindre à mesure que l’âge et le montant sur le compte en banque grimpent. Pourquoi ? Parce que le confort matériel permet de s’offrir le luxe ultime de notre siècle : le silence numérique. Un cadre supérieur de 50 ans a statistiquement plus de facilités à déléguer, à s’offrir des loisirs hors-ligne coûteux ou à simplement poser son téléphone dans une autre pièce sans craindre de rater une opportunité ou un lien social.

En un sens, le smartphone et les usages que nous en faisons, reproduisent, à petite échelle, les inégalités sociales du monde réel. Pour les classes aisées, il est un outil de contrôle ; pour les plus précaires, il est une prison mentale où l’on cherche, en vain, un réconfort que l’e-commerce et les réseaux sociaux ne livreront jamais.

Les news et l’information : un kit de survie ?

Voilà quidevrait faire bondir les gourous de la détox’ digitale, qui ne voient que du noir ou du blanc : tout n’est pas à jeter dans nos usages numériques. Si le trio « Réseaux sociaux-Shopping-Gaming » est un bien piètre remède contre l’anxiété, ce n’est pas le cas de la lecture des actualités, qui peuvent s’averérer précieuses pour le mental.

« Curieusement, les personnes qui passent beaucoup de temps sur les sites d’actualités font état de moins de stress que les autres », souligne Mohammed Belal. Il semblerait que l’acte de lire un article de fond, sollicitant de fait l’attention et la réflexion, soit plus apaisant que le zapping frénétique imposé par les flux algorithmiques.

Un bémol toutefois : les personnes déjà sujettes au stress quotidien ont tendance à fuir l’information. Comme si, une fois le vase trop plein, le cerveau préférait l’anesthésie superficielle d’un jeu mobile ou d’un catalogue de fringues plutôt que l’effort nécessaire à la compréhension du monde. On évite la complexité des news, sans voir que le réconfort des réseaux est un piège à loup.

La tentation de la prohibition est forte, lorsqu’on peut lire le résultat d’une étude pareille. L’Australie, par exemple, a choisi d’interdire les réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en décembre 2024, mais pour l’équipe de chercheurs, ce genre d’initiative ne règlera pas le fond du problème. Pour Juhi Kulshrestha, co-autrice de l”étude, il faut investiguer ailleurs : « Est-ce que les gens sont plus stressés parce qu’ils passent du temps à acheter en ligne, ou est-ce que de tels sites leur offrent un soutien émotionnel important en période de détresse ? ».

C’est le fameux dilemme de la causalité circulaire (plus connu sous le nom de l’œuf et la poule). Il faudrait donc plutôt soigner la cause (l’anxiété sociale, le stress), que de pointer du doigt le symptôme (le smartphone), une réflexion qui nous paraît tout à fait à propos.

Oui, blâmer le téléphone car il provoquerait notre détresse psychologique est un sophisme : la corrélation n’implique pas la causalité (Cum hoc ergo propter hoc) et il ne nous viendrait pas à l’idée de vilipender un tenancier de bar parce que l’alcoolisme est un problème de santé publique. L’humanité a toujours eu un talent fou pour s’inventer des refuges toxiques, avant même que le téléphone portable ne soit inventé : jeux d’argent clandestins, feuilletons radiophoniques ou télévisuels abrutissants, la presse à scandale, et même le roman, perçu au XVIIIème et XIXème siècles comme une menace pour la santé mentale. Pour reprendre les mots du philosophe Bernard Stiegler, ces pratiques ont toutes un point en commun : elles sont des Pharmakon, des remèdes et des poisons en même temps. Le problème, c’est que notre nouveau Pharmakon nous suit de partout, jusque dans notre lit : difficile, dès lors, de faire une cure de désintoxication quand le dealer dort sur notre table de chevet.

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