On ne pourra pas dire qu’on ne l’avait pas vu venir ; c’était un oiseau de mauvais augure qui planait depuis plusieurs années au dessus de la NASA. Elle était celle qu’on appelait la « mission maudite », tant elle se présentait mal : retards, budgets abyssaux, calendier irréaliste… Pour recontextualiser un peu, Mars Sample Return était une collaboration titanesque entre la NASA et l’ESA visant à rapporter des morceaux de roche de la planète Mars pour les analyser sur Terre.
Le projet battait déjà de l’aile, alourdi par une hausse des coûts que l’agence a été incapable de juguler, mais il vient de se faire définitivement plomber par le Congrès américain bien décidé à fermer le robinet des dépenses. Après la fermeture de la bibliothèque du GSFC, qui a eu lieu il n’y a même pas 15 jours, la NASA capitule sans qu’on lui donne la chance de combattre, laissant ainsi le champ libre à la Chine qui n’en demandait pas tant pour humilier l’Oncle Sam.
Un naufrage industriel à plusieurs milliards de dollars
Le couperet est tombé le 8 janvier dernier par le biais d’un texte législatif au nom indigeste, le Commerce, Justice, Science Act. Pour faire simple, c’est le grand arbitrage budgétaire américain qui fait office de loi. Malgré un budget global de la NASA revu à la hausse pour 2026 à 24,4 milliards de dollars, les élus ont choisi d’annuler MSR dans sa forme actuelle. Un bien triste épilogue d’un feuilleton au goût rance que l’on suivait depuis des mois. Trop complexe et trop chère, victime d’une planification initiale frisant l’amateurisme, la mission de récupération des échantillons collectés par le rover Perseverance est désormais au point mort.
Pour la communauté scientifique, la pilule est amère et bien trop grosse à avaler sans avoir la nausée. Une baffe violente pour Victoria Hamilton, directrice du MEPAG (Mars Exploration Program Analysis Group), institution chargée de traduire les objectifs scientifiques en missions concrètes pour la NASA. « Il est difficile de voir dans l’annulation de MSR autre chose qu’un aveu de faiblesse : nous sommes en train d’admettre que rapporter des échantillons de Mars est tout simplement devenu un défi hors de portée pour les États-Unis », regrette-t-elle.
Alors que les meilleurs cerveaux du monde ont passé des années à planifier ce qui devait être le Saint Graal de l’astrobiologie, les technocrates de Washington viennent de jeter leurs travaux au broyeur. Sans compter les 8 à 11 milliards de dollars qu’auront coûté au total MSR, jetés aux orties au profit d’une comptabilité de boutiquier qui condamne l’exploration martienne pour les vingt prochaines années. Un gouffre creusé également par l’incapacité de la NASA à tenir ses propres promesses techniques.
La Chine en embuscade : Pékin s’apprête à rafler la mise
Avec ce retrait, le Congrès américain offre Mars sur un plateau d’argent à la Chine, qui, elle continue de faire tourner son programme Tianwen-3 à plein régime. Une mission gérée par l’administration spatiale chinoise (CNSA), arrosée généreusement par les subventions étatiques et une volonté politique mordante qui n’a pas peur du sel des factures.
Pékin aura donc tout le temps d’avancer tranquillement ses pions afin de poursuivre son objectif principal : rapporter environ 500 à 600 grammes de roches martiennes. Pendant que Washington s’est perdue dans ses petits calculs comptables, le calendrier est déjà bien calé : un lancement en 2028 et un retour sur Terre des premiers échantillons martiens de l’histoire dès 2030 ou 2031. Si tout se passe bien, la Chine sera ainsi le premier pays à avoir réussi cet exploit, alors même qu’elle n’est qu’à la genèse de son histoire spatiale : une humiliation absolue pour les USA, doublée d’un échec cuisant pour une NASA enlisée dans ses retards chroniques.
« Ce serait un désastre absolu pour l’image des États-Unis et de la NASA si nous étions forcés de rester spectateurs, sur la touche, pendant que des découvertes scientifiques historiques sont raflées par une nation avec laquelle nous n’avons même pas le droit de collaborer », explique Hamilton. En effet, l’amendement Wolf, signé en 2011, interdit à la NASA toute coopération avec Pékin : les scientifiques américains devront regarder, impuissants et de loin, leurs rivaux analyser ces roches qu’ils convoitaient avec tant d’ardeur.
En abandonnant MSR, le Congrès a acté son déclassement dans la conquête spatiale et Oncle Sam n’aura que ses vieux yeux pour pleurer les milliards gaspillés. C’est sans doute le plus grand cadeau diplomatique qu’aura offert Washington à son rival de toujours, qui, sans même forcer, récupère la couronne par forfait. N’est ce pas là le comble de l’arrogance (d’autres diront un retour de karma) ? Refuser de travailler avec le futur leader par orgueil, tout en étant incapable de rivaliser avec lui par incompétence. La NASA, même si elle est loin d’être toute blanche dans cet échec, s’est pris le pire coup de poignard imaginable, victime d’un Congrès soufflant le chaud et le froid, qui lui demande la Lune le lundi pour leur couper les vivres le lendemain. Qui demanderait à un athlète de courir un marathon après lui avoir brisé les deux jambes ? Pourtant, c’est exactement le crime moral que viennent de perpétrer ces politiciens à la vue basse, indignes héritiers des grandes années des années Apollo.
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