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Comment l’espace pourrait accélérer le développement de nouveaux traitements antibactériens

Face au phénomène d’antibiorésistance, la microgravité pourrait être l’un de nos meilleurs remèdes. L’industrie pharmceutique devrait-elle tourner son regard vers les étoiles ?

L’antibiorésistance est considérée par l’OMS, à juste titre, comme une nouvelle épidémie. Définie par santé.gouv comme étant un « phénomène qui consiste, pour une bactérie, à devenir résistante aux antibiotiques », elle est l’une des pires craintes de la médecine contemporaine. Si nous continuons à utiliser des antibiotiques à l’excès (sur l’Homme comme chez les animaux), nous éliminons les bactéries les plus faibles pour ne laisser le champ libre qu’aux mutantes les plus coriaces. Une sélection forcée qui favorise l’émergence de « superbactéries », insensibles à tous les traitements disponibles.

La recherche médicale a réalisé d’immenses progrès à partir des années 1990-2000 pour éviter cette impasse, et plus récemment, grâce à l’IA, sans toutefois que nous trouvions encore une solution pleinement satisfaisante. Il y a un rapport de force, qu’il faut inverser en notre faveur avant qu’une réelle crise sanitaire mondiale ne se propage. Si les progrès ont tendance à ralentir depuis les années 1990, cette étude publiée dans la revue PLOS Biology le 13 janvier 2026 vient de démontrer que notre salut pourrait finalement venir de l‘un des environnements les plus hostiles au vivant : le vide orbital.

La microgravité : comment accélérer l’évolution génétique

Ce sont des chercheurs de l’Université du Wisconsin-Madison qui ont mené cette expérimentation, à bord de la Station Spatiale Internationale (ISS). Orbitant à 400 km d’altitude, les règles de la biologie terrestre y sont nécessairement suspendues et en apesanteur, toute créature vivante perd ses repères physiques. Que ce soit un humain ou un micro-organisme (comme c’est le cas ici), l’absence de gravité bouleverse tout : la mécanique des fluides s’arrête, le cytosquelette des cellules s’affaiblit, l’expression génétique de certains gènes est modifiée, la communication entre les cellules se dérègle et les mécanismes de défense immunitaire perdent de leur efficacité.

Pour observer ces mutations en temps réel, les scientifiques ont utilisé les modules de recherche de l’ISS comme une arène. Ils ont fait s’affronter un virus, le phage T7, avec la célèbre bactérie Escherichia coli (E. coli), connue pour transmettre de graves maladies à l’humain. Le phage T7 est un virus prédateur, naturellement programmé pour s’attaquer à cette bactérie, dont certaines souches développent de redoutables résistances sur Terre. Ce confinement en orbite a forcé ces deux organismes à co-évoluer de manière singulière, faisant émerger des mécanismes biologiques que la pesanteur et la pression atmosphérique auraient empêché d’apparaître au sol.

Le prédateur ne peut plus se comporter naturellement comme il le ferait ici-bas. En effet, sur Terre, la sédimentation permet aux virus, plus denses, de couler et de s’accumuler au fond des milieux liquides où se trouvent les bactéries, facilitant ainsi l’infection. Dans l’ISS, ce mouvement vertical disparaît et le phage T7 ne tombe plus sur sa proie favorite. Il doit donc attendre que le hasard de la diffusion moléculaire les amène au contact de la bactérie.

Ce ralentissement forcé a obligé le phage T7 à muter pour ne pas disparaître. En utilisant le deep mutational scanning, une technique d’analyse génétique de pointe, les chercheurs ont découvert qu’il avait optimisé ses protéines de liaison pour que les contacts avec E. coli lui soient tout de même favorables et qu’il puisse l’infecter.

La fin du tâtonnement thérapeutique ?

En analysant les échantillons revenus d’orbite, les chercheurs ont réalisé que les mutations acquises dans l’espace permettent aux phages de terrasser des souches bactériennes responsables d’infections urinaires pourtant réputées invulnérables aux traitements médicamenteux.

Ainsi, ils ont pu compresser en une mission à bord de l’ISS, qui a duré quelques semaines, ce qui prendrait plusieurs années sur le plancher des vaches. Pour créer un médicament apte à vaincre une superbactérie, il est normalement nécessaire de tester des millions de combinaisons génétiques au hasard, même si l’IA (AlphaFold de Google, par exemple) tend tout de même à accélerer ce processus grâce au deep-learning. En plaçant le phage T7 dans les conditions inhospitalières propres à la microgravité, ils ont ainsi forcé la nature à faire ce travail de sélection à leur place.

En identifiant précisément quelles parties du génome du virus ont muté pour s’agripper aux bactéries en apesanteur, les chercheurs pourront désormais copier ces modifications pour améliorer les traitements existants. Un procédé d’ingénierie biologique très innovant, qui pourrait éventuellement être décliné pour d’autres agents pathogènes craints pour leur résistance médicamenteuse. Bacille pyocyanique (Pseudomonas aeruginosa), bacille de Koch (Mycobacterium tuberculosis), staphylocoque doré ( Staphylococcus aureus), Acinetobacter baumannii… Une liste qui ne fait malheureusement que s’allonger avec les années mais que cette méthode de sélection accélérée par la microgravité permettrait peut-être de juguler. Puisque ce raccourci évolutif nous permet de brûler les étapes de la R&D pharmaceutique conventionnelle, nous aurions bien tort de ne pas l’emprunter.

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