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Après des décennies de croissance, la population mondiale pourrait décliner : faut-il s’inquiéter ?

Le grand ralentissement a commencé : est-ce la bonne nouvelle que la planète attendait ?

Sommes-nous la dernière génération à connaître un monde où la population mondiale est en croissance ? Les statistiques pointent en tout cas dans cette direction. Si nous avons vécu avec la crainte de la bombe démographique durant les années 1990-2000, avec des prévisions dépassant les 12 milliards d’individus d’ici la fin du siècle, ce chiffre est à revoir à la baisse.

Selon le World Population Prospects 2024, nous atteindrons un pic avec 10,3 milliards d’âmes en 2084, et la courbe s’inversera de nouveau. Ce sera la première fois, depuis le Moyen Âge et l’épidémie de peste noire, que la population mondiale entamera une longue phase de rétraction, refermant la parenthèse de l’explosion démographique moderne. Doit-on y voir le signe d’un salut écologique pour notre planète, défigurée par l’anthropocène, ou au contraire, une mutation anthropologique qui nous mènera au déclin civilisationnel ? Un débat brûlant, qui touche autant à la démographie qu’à la philosophie.

Les berceaux se vident : qui fait encore des enfants ?

Pour que la population humaine reste stable, chaque femme doit donner naissance à 2,1 enfants en moyenne. Un indicateur que les démographes appellent le seuil de remplacement, la ligne de flottaison de notre espèce. Si, dans les années 1970, de nombreux pays développés étaient déjà situés sous cette ligne, aujourd’hui elle s’enfonce sous les flots quasiment partout.

Dans les pays « riches », la moyenne est tombée à 1,7 et dans les nations membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), nous sommes passés d’un indice de 3,29 en 1960 à seulement 1,54 aujourd’hui. Les femmes du monde entier font moins d’enfants, un phénomène qui touche toutes les catégories socio-professionnelles et tous les continents. David E. Bloom, professeur à Harvard, affirme : « Le changement démographique est déjà là. Au cours des vingt-cinq dernières années, les taux de fécondité ont diminué dans chaque région du monde »

Prenons l’exemple de la Chine : après la mort de Mao Zedong, les dirigeants craignaient qu’une surpopulation n’étouffe la croissance économique. Le pays a donc mis en place une politique coercitive pour que les femmes n’aient qu’un seul enfant par foyer, sous peine de lourdes amendes ou de stérilisations forcées.

Cette expérience sociale a eu des conséquences dévastatrices. Malgré l’assouplissement des règles au milieu des années 2010, sa population pourrait diminuer de moitié d’ici 2100. Selon les projections des Nations Unies, le pays pourrait perdre environ 786 millions d’habitants en l’espace de quelques décennies seulement. C’est presque l’équivalent de la population européenne.

Si ces prévisions se confirment, la Chine comptera environ 600 millions d’âmes à l’aube du prochain siècle, soit un effectif similaire à celui qu’elle affichait en 1950. Mais la comparaison s’arrête là : la Chine de 1950 était une nation jeune et en pleine expansion, celle de 2100 sera l’une des plus vieilles au monde. On estime qu’en 2100, l’âge médian en Chine pourrait dépasser 55 ou 60 ans et que près d’un Chinois sur deux pourrait avoir plus de 65 ans.

Nous entrons en plein hiver démographique : un processus de dépopulation par dénatalité, fruit d’un déséquilibre du ratio de dépendance démographique, c’est-à-dire le rapport entre la population inactive (seniors) et la population en âge de travailler.

L’innovation peut-elle survivre à l’hiver ?

Si une frange de l’écologie militante voit dans ce reflux humain une bénédiction pour la biosphère, le monde de la recherche n’est pas forcément de cet avis. Si l’on considère l’innovation technologique comme un entonnoir géant, pour extraire une poignée de génies capables de révolutionner telle ou telle technologie de rupture, il faut une base de millions de jeunes esprits formés aux STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques). En asséchant le réservoir démographique, nous réduisons mécaniquement nos chances de voir émerger des « anomalies » créatives, qui seraient susceptibles de provoquer une bifurcation civilisationnelle.

Il serait néanmoins réducteur de percevoir ce recul comme un échec, ou une fin de partie. Si l’essor d’une civilisation dépendait uniquement de sa masse démographique, les nations les plus peuplées auraient logiquement été les premières à franchir les étapes de la révolution industrielle. Or, l’Histoire nous enseigne que ce n’est pas le cas : au XVIIIe siècle, par exemple, la Chine des Qing et l’Inde moghole concentraient à elles seules près de la moitié de l’humanité, c’est sur une petite île européenne, l’Angleterre, que le destin du monde a changé.

Le progrès survient lorsque la qualité de l’organisation sociale et le niveau d’instruction permettent de multiplier les capacités d’un seul individu. Aujourd’hui, n’importe quel ingénieur qui s’aide de l’intelligence artificielle ou de workflows automatisés est infiniment plus productif qu’une armée d’ingénieurs de l’ère médiévale.

La santé, l’éducation, l’accès à la connaissance seront donc les conditions sine qua non pour assurer la bonne marche de nos sociétés une fois le pic de 2084 passé. Puisqu’elles ne pourront plus compter sur un « réservoir humain » inépuisable, la croissance devra être alimentée autrement : non plus par le nombre mais par l’optimisation des facultés humaines.

Nous sommes donc passés d’une croissance dite extensive (basée sur le nombre de bras) à une croissance dite intensive (basée sur l’intelligence et l’efficacité). C’est la seule issue logique qui se trouve devant nous, mais elle comporte également des risques si nous l’empruntons à l’aveugle.

Un phénomène de sélection socio-économique par le haut est tout à fait probable, et il pourrait fracturer le corps social en formant un nouveau genre d’élitisme. En concentrant la valeur sur une minorité de personnes augmentées par la technologie, nous risquons d’isoler une portion croissante de citoyens jugés « improductifs » car incapables de suivre le rythme.

L’autre risque serait de réduire, à terme, l’humain à son seul rendement, ce qui pourrait nuire à tout ce qui n’a pas de lien avec la productivité : le spirituel ou le social, par exemple. Une société qui ne jure que par l’efficience est une société qui ne sait plus gérer sa propre finitude, s’enfermant dans une quête de performance qui évacue la question du sens au profit de sa seule survie. Adviendrait peut-être alors un autre hiver, que l’on pourrait qualifier de moral : pourquoi continuer à se reproduire si l’on est en incapacité de croire qu’un avenir non-rentable valait la peine d’être vécu ? « Une ruche a bien plus de pouvoir qu’un papillon individuel, ce qui n’implique pas qu’une abeille soit plus vulnérable qu’un papillon », écrivait l’historien Yuval Noah Harari, dans son ouvrage Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir. Si nous sacrifions le papillon pour la ruche, nous nous garantissons sans aucun doute la survie, mais nous perdrons la raison même pour laquelle nous devrions chercher à subsister.

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