Face à cette expansion, chercheurs et autorités sanitaires misent sur une méthode qui paraissait réservée à la science-fiction, des drones qui survolent les villes pour y larguer, par milliers, des moustiques mâles rendus stériles. Le procédé entre en phase de déploiement élargi cette année, avec une généralisation possible dès 2027 dans les zones les plus touchées du sud de la France.
Une vieille technique qui change d’altitude
Le principe n’a rien de nouveau, car la technique de l’insecte stérile consiste à élever en masse des moustiques mâles, à détruire leur capacité reproductive par irradiation, puis à les relâcher dans la nature. Ces mâles s’accouplent normalement avec les femelles sauvages, mais les œufs qui en résultent n’éclosent jamais, ce qui fait chuter mécaniquement la population sur plusieurs générations. Les mâles ne piquent pas, ne transmettent aucune maladie et ne survivent que quelques jours, sans accroître la nuisance ressentie par les habitants.
Jusqu’ici, la limite tenait au mode de diffusion. En effet, les lâchers se faisaient au sol, via des cages fixées sur des véhicules circulant dans les rues, une méthode qui laissait de côté les cours intérieures, les impasses et une bonne partie du bâti dense des centres urbains. Le passage au drone change la donne, en 2021, à Prades-le-Lez dans l’Hérault, le projet Mosquarel a permis à un drone spécialisé de larguer 40 000 moustiques mâles stériles sur une zone test, avec une baisse significative de la population locale à la clé. Le Cirad, qui pilote la recherche avec un financement du Conseil européen de la recherche, et l’EID Méditerranée préparent depuis un déploiement à plus grande échelle, avec des programmes pilotes lancés en 2026 dans plusieurs villes du sud, Toulouse en tête.
Mais larguer ne suffit pas, il faut viser juste
L’enjeu technique dépasse le simple fait de voler au-dessus des toits. Les systèmes embarqués ajustent l’altitude et le débit de largage selon la densité du bâti, la météo du moment et des cartes de densité de population de moustiques produites par des outils comme Arbocarto ou OptiMoustik, développés pour affiner le ciblage plutôt que d’arroser uniformément une ville entière. Cette précision conditionne l’efficacité de la méthode, car relâcher des moustiques stériles sans intelligence de terrain revient à gaspiller l’opération, les mâles devant être présents au bon endroit et au bon moment pour croiser les femelles sauvages.
Le cadre réglementaire a lui aussi bougé, l révision européenne de la réglementation sur les drones, entrée en vigueur en janvier 2026, classe désormais les opérations de santé publique, dont ces lâchers, dans la catégorie “Ouverte”, la plus souple, ce qui réduit sensiblement les démarches administratives nécessaires pour voler en zone urbaine. Un atelier scientifique international réuni à Montpellier au printemps a par ailleurs cherché à harmoniser les protocoles entre équipes européennes, signe que le sujet dépasse désormais le seul cadre français.
Ce que la méthode ne résout pas encore
Reste que la bascule vers le grand déploiement n’a rien d’acquis. L’efficacité de la technique sur de vastes agglomérations reste à démontrer, les essais concluants ayant surtout porté sur des zones test de taille limitée comme Prades-le-Lez. La dispersion des moustiques dépend aussi largement des conditions météorologiques du jour de lâcher, une variable difficile à maîtriser à l’échelle d’une saison entière. Les chercheurs doivent enfin déterminer quel niveau de réduction de population est nécessaire pour observer un impact sanitaire réel, et pas seulement une baisse statistique du nombre d’insectes.
L’acceptabilité sociale pèse tout autant dans la balance, car voir des drones larguer des millions d’insectes au-dessus de chez soi, même stériles et inoffensifs, suscite des réticences qu’une simple explication technique ne suffit pas à lever, d’où l’insistance des porteurs du projet sur la pédagogie, puisqu’il ne s’agit ni d’organismes génétiquement modifiés ni d’insectes porteurs de maladies, mais d’un contrôle des naissances ciblé sur une seule espèce. Un examen sérieux des effets écologiques à plus large échelle reste également à mener avant toute généralisation.
Le contexte, lui, ne laisse guère de place à l’attentisme. La France a recensé 395 cas importés de dengue et 583 de chikungunya sur la seule année 2025, aux côtés de premiers foyers autochtones dans le sud du pays. Face à des insecticides chimiques qui s’essoufflent, entre résistance croissante des populations et impact sur la biodiversité, les drones ne remplaceront pas les gestes de prévention individuels, à commencer par la suppression des eaux stagnantes. Ils pourraient en revanche devenir, dans les prochaines années, un outil de plus dans une lutte qui se joue déjà, chaque été, un peu plus au nord.
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