Pendant que vous lisez cet article, l’Australie continue de bouger. Pas de quoi faire tomber un verre posé sur une table à Sydney, évidemment, mais suffisamment pour que les coordonnées géographiques utilisées dans le pays finissent par devenir obsolètes.
Le continent se déplace en effet d’environ 7 centimètres par an vers le nord-nord-est. Geoscience Australia décrit même l’Australie comme la masse continentale se déplaçant le plus rapidement sur Terre. C’est à peu près deux fois la vitesse à laquelle poussent les ongles, une comparaison plutôt pratique pour visualiser un phénomène autrement impossible à percevoir.
À l’échelle d’une vie humaine, cela représente quelques mètres. À celle de la tectonique des plaques, en revanche, ces quelques centimètres annuels finissent par peser lourd.
Sept centimètres par an, vraiment ?
Sept centimètres semblent ridicules. Pourtant, le déplacement est parfaitement mesurable grâce aux techniques modernes de géodésie et aux réseaux de stations GNSS.
La plaque australienne se déplace globalement vers le nord-nord-est à environ 7 cm par an. Elle est bordée par plusieurs zones tectoniquement très actives : au nord-ouest, la lithosphère océanique australienne plonge notamment sous la plaque de la Sonde au niveau de la fosse de Java ; plus à l’est, la plaque entre en collision avec différentes microplaques d’Asie du Sud-Est autour de l’arc de Banda et de la Nouvelle-Guinée.
Ce mouvement n’est donc pas seulement celui d’un continent qui glisse tranquillement sur une Terre parfaitement immobile. Il s’inscrit dans un système de subduction, de collision et de déformation beaucoup plus complexe.
Et ses effets sont déjà visibles. En effet, la contrainte accumulée par le déplacement de la plaque contribue notamment à l’activité sismique australienne. Geoscience Australia explique ainsi que le déplacement de la plaque vers le nord-est génère progressivement des contraintes dans le continent, qui peuvent être libérées brutalement sous la forme de séismes.
Le GPS doit donc apprendre à suivre l’Australie
C’est probablement la conséquence la plus amusante de cette histoire : les cartes de l’Australie finissent par avoir besoin d’être mises à jour parce que le pays bouge.
En réalité, ce n’est pas votre GPS de voiture qui perd soudainement les pédales. Le problème concerne les systèmes de coordonnées utilisés pour déterminer avec une grande précision la position d’un point.
L’ancien référentiel australien, baptisé GDA94, avait été fixé à l’époque de 1994. Or, depuis cette date, la plaque australienne avait parcouru environ 1,8 mètre vers le nord-est. En 2020, l’Australie a donc adopté le GDA2020, un nouveau référentiel prenant en compte cette évolution.
L’écart est loin d’être théorique, pour les applications nécessitant une précision centimétrique, topographie, agriculture de précision, infrastructures ou systèmes de transport autonomes, un déplacement de près de deux mètres est évidemment considérable.
Et l’Australie ne s’est pas arrêtée à un simple nouveau point de départ. Elle dispose également de l’Australian Terrestrial Reference Frame 2014 (ATRF2014), un référentiel dépendant du temps conçu pour suivre le déplacement de la plaque australienne. Autrement dit, au lieu de considérer le continent comme une photographie figée, on peut désormais intégrer son mouvement dans les coordonnées elles-mêmes.
Geoscience Australia développe par ailleurs des infrastructures capables de fournir des positions avec une précision de quelques centimètres. Le but est notamment de pouvoir conserver cette précision malgré le déplacement permanent du continent.
L’Australie était autrefois beaucoup plus au sud
Ce déplacement actuel n’est évidemment que le dernier chapitre d’une histoire beaucoup plus ancienne. Il y a environ 200 millions d’années, les terres qui allaient former l’Australie faisaient encore partie de Gondwana, avec notamment l’Antarctique, l’Afrique, l’Inde, Madagascar et l’Amérique du Sud. La dislocation de Gondwana a progressivement séparé ces différentes masses continentales.
L’Australie et l’Antarctique sont restés liés particulièrement longtemps. Leur séparation a commencé il y a plusieurs dizaines de millions d’années et s’est progressivement accélérée. Le déplacement actuel vers le nord est l’héritage de cette longue évolution tectonique.
Depuis, l’Australie remonte donc progressivement vers l’Asie. Et cette rencontre n’est pas purement théorique puisqu’au nord du continent, les interactions avec les plaques et microplaques voisines sont déjà à l’origine d’une importante activité tectonique.
Dans 200 à 300 millions d’années, un nouveau supercontinent ?
Des chercheurs ont utilisé des modèles géodynamiques pour tenter de déterminer à quoi pourrait ressembler la Terre dans plusieurs centaines de millions d’années. Une étude publiée dans National Science Review en 2022 envisage notamment la formation d’un futur supercontinent baptisé Amasia.
Dans ce scénario, les mouvements des plaques conduiraient progressivement à la fermeture du Pacifique et au rapprochement des masses continentales de l’hémisphère nord et de l’Australie. Le résultat serait un nouveau supercontinent, très différent de la Terre actuelle.
Le chiffre de 200 à 300 millions d’années donne une idée de la distance qui nous sépare de ce scénario. Mais surtout, il ne faut pas comprendre cette modélisation comme une carte de la Terre déjà dessinée dans le marbre.
Les plaques tectoniques changent de vitesse, de direction et d’interactions. Une trajectoire mesurée aujourd’hui à 7 cm par an ne peut donc pas être prolongée mécaniquement pendant 300 millions d’années. Le futur d’Amasia dépend de paramètres géologiques qui sont impossibles à connaître avec précision sur une telle durée.
D’autres scénarios existent d’ailleurs pour le prochain supercontinent. C’est précisément parce que la tectonique fonctionne comme un système dynamique extrêmement complexe que plusieurs configurations peuvent être envisagées.
La carte du monde est donc toujours en mouvement
Il est facile de considérer une carte du monde comme une représentation définitive de la planète. En réalité, elle n’est qu’une photographie extrêmement temporaire.
L’Australie en fournit un excellent exemple. Elle avance aujourd’hui de quelques centimètres par an vers le nord-nord-est. C’est imperceptible à l’œil nu, mais suffisamment rapide pour que les géodésiens doivent en tenir compte dans leurs systèmes de coordonnées.
À l’échelle de quelques décennies, cela représente quelques mètres. À celle de centaines de millions d’années, les mêmes quelques centimètres répétés inlassablement peuvent contribuer à déplacer des continents sur des milliers de kilomètres et à transformer complètement la géographie de la planète.