Le 21 février 2008 fut lancée l’opération Burnt Frost : la marine américaine tira un missile SM-3 modifié depuis le croiseur USS Lake Erie pour détruire en orbite basse un satellite espion américain défaillant, l’USA-193. Washington, par la suite, a justifié ce tir par des raisons de sécurité civile, afin de neutraliser le réservoir du satellite, qui était rempli d’environ 450 kg d’hydrazine, un composé hautement toxique avant sa rentrée atmosphérique.
La justification ne tenait qu’à moitié : il s’agissait surtout d’une démonstration de force et d’un test capacitaire anti-satellite (ASAT) destiné à montrer à la Chine (qui avait réussi un tir anti-satellite un an plus tôt) que le Pentagone ne laisserait aucune puissance rivale contester sa suprématie spatiale. Jusqu’il y a quatre jours, ce fut la dernière fois que les États-Unis ont reconnu le lancement d’un missile vers l’espace.
En effet, le 14 septembre, lors de la conférence Air, Space & Cyber de l’Air & Space Forces Association, le secrétaire de l’armée de l’Air américaine, Troy Meink, a brisé un tabou d’une toute autre envergure. Alors que le Pentagone ne reconnaissait officiellement que ses moyens de brouillage terrestres, il a confirmé que l’US Space Force dispose désormais de systèmes d’armes offensifs et défensifs positionnés en orbite.
Le Pentagone tombe le masque
Ancien directeur adjoint du NRO (National Reconnaissance Office), il a supervisé pendant cinq ans la plupart des programmes de renseignement spatial, avec un budget annuel de plus de 15 milliards de dollars sous sa responsabilité directe. Il n’a rien d’un technocrate excentrique ou d’un politicien véreux : c’est un ingénieur, militaire de formation devenu le cerveau logistique de la guerre spatiale sous Donald Trump. Quand il ouvre la bouche, ce n’est jamais pour faire de l’esbroufe, et ses discours sont analysés par les états-majors du monde entier.
« Les États-Unis disposent d’armes de contrôle spatial en orbite, capables de défendre les forces interarmées contre toute action hostile d’un adversaire », a-t-il déclaré, avant de préciser que Washington entendait « maintenir la domination dans l’espace, à mesure que celui-ci devient de plus en plus important pour notre fonctionnement militaire, économique et civil ». Bien sûr, la nature exacte de l’armement a été tenue secrète, tout la date de son déploiement.
Laura Grego, analyste en sécurité spatiale au sein de l’Union of Concerned Scientists, interrogée par NPR à ce sujet, a avancé l’hypothèse la plus probable : « Si l’arme se trouve dans l’espace, il s’agit très vraisemblablement d’un satellite capable de s’approcher d’un autre satellite sans que ce dernier ne l’y aide activement. »
Une fois à proximité, on peut imaginer une multitude de possibilités : brouillage des communications, aveuglement des capteurs optiques, déviation de la trajectoire du satellite adverse… « Probablement pas quelque chose qui le ferait exploser ou le détruirait », tempère-t-elle. Il s’agirait plutôt d’une arme de guerre électronique, et non cinétique.
La fin du grand bluff : assumer pour mieux dissuader
Autre révélation glissée dans le même discours : les intercepteurs spatiaux du programme Golden Dome sont « prêts au vol ». Ce bouclier antimissile, cher à Donald Trump, ambitionne de placer en orbite des satellites capables d’abattre des missiles balistiques en pleine trajectoire, bien avant qu’ils n’atteignent leur cible. Une deuxième strate d’armement orbital, à vocation défensive cette fois, qui viendrait s’additionner aux armes offensives dont Meink vient de révéler l’existence.
Un climat d’escalade assez anxiogène, n’ayons pas peur de le dire, mais considéré comme logique par Grego : « […] Cela fait déjà un moment qu’on glisse vers une course aux armements militaires dans l’espace. Ce n’est pas nouveau. Le coup d’envoi a été donné il y a plusieurs années, mais je pense que l’annonce de Meink a pu donner le signal d’accélérer la cadence. Et aujourd’hui, nous voilà plongés dans une compétition beaucoup plus ouverte ; à nous de voir comment la gérer au mieux pour garantir notre avenir dans l’espace », explique-t-elle.
L’ancienne doctrine martiale de Washington est définitivement enterrée : si le pays n’avait aucun problème à admettre que son armée envoyait des missiles dans l’espace, il niait, en revanche, posséder quoi que ce soit en orbite. Un discours entretenu durant une quarantaine d’années, qui semblerait ne plus convenir au vu du climat géopolitique actuel, puisqu’il jouait sur une certaine ambiguïté. Aujourd’hui, à quoi sert-il de se cacher quand vos adversaires savent que vous avez les capacités de répondre en orbite ? Ces dernières années, les « incidents » se sont multipliés avec la Russie et la Chine. Destruction du satellite Kosmos 1408 par Moscou en 2021, manœuvres de proximité des satellites expérimentaux chinois Shiyan 12-01 et Shiyan 12-02 autour du satellite américain USA 270 en 2022, largages répétés d’objets non-identifiés en orbite depuis l’avion chinois Shenlong… Après tout, quoi de plus américain que de condamner (sans en dire trop) une course aux armements à laquelle on participe depuis le premier jour ?