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Il y a presque 80 ans, un missile fut tiré pour la première fois depuis la mer : une expérience risquée qui changea le cours de la guerre

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Cette opération s’est déroulée le 6 septembre 1947 : l’US Navy tira un missile récupéré des arsenaux nazis depuis le plus gros porte-avion du monde. Même si l’armée américaine, ce jour-là, n’a pas atteint l’objectif qu’elle visait, ce tir allait poser toutes les fondations de la dissuasion nucléaire moderne.

C’est à partir de 1937, sur la côte baltique allemande, dans les laboratoires de Peenemünde, que l’ingénieur Wernher von Braun dirigea le développement du premier missile balistique de l’histoire : l’Aggregat 4. Plus connu sous son nom de propagande nazie, le V-2 (Vergeltungswaffe 2, « arme de représailles »), c’était un monstre de 14 mètres de haut propulsé par un moteur à oxygène liquide et à alcool. Capable, lors d’essais, de franchir la ligne de Kármán (100 km d’altitude, la frontière entre la haute atmosphère et l’espace), ce terrifiant projectile pouvait retomber sur sa cible à plus de 5 700 km/h, soit près de cinq fois la vitesse du son.

Plus de 3 000 exemplaires furent tirés contre les villes alliées avant la capitulation du Reich le 8 mai 1945, tuant des milliers de civils et de soldats sans qu’aucun système de défense ne puisse l’intercepter. Ces engins étaient assemblés dans l’usine souterraine de Mittelwerk, où les nazis réduisirent à l’esclavage des dizaines de milliers de déportés du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Deux ans après la fin de la guerre, c’est l’un de ces engins de mort, récupéré dans les décombres de l’Allemagne vaincue, qui allait servir à l’expérience la plus audacieuse de la marine américaine d’après-guerre.

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Vue éclatée d’un V-2, où l’on peut apercevoir l’ensemble de ses composants internes et externes, avec, entre autres, son enveloppe, son châssis en contreplaqué, son moteur électrique, et son dispositif de mise à feu. © U.S. Air Force / National Museum of the U.S. Air Force (Domaine public).

L’opération Sandy : une expérience à moitié ratée

Cette idée est venue du contre-amiral Daniel V. Gallery, assistant du chef des opérations navales pour les missiles guidés à l’U.S Navy. Selon son raisonnement, si un missile pouvait être tiré depuis un navire en mouvement, la marine américaine n’aurait plus besoin de bases terrestres fixes pour frapper n’importe quel point du globe. Un avantage tactique qu’aucun pays ne pouvait revendiquer à l’époque. L’amiral Chester Nimitz, alors chef des opérations navales, valida le projet de Gallery et l’opération Sandy fut officiellement lancée le 22 mai 1947.

L’USS Midway fut alors choisi comme plateforme de lancement. Mis en service huit jours seulement après la capitulation japonaise en septembre 1945, ce mastodonte de 45 000 tonnes était alors le plus grand porte-avions au monde. Il fut également le premier bateau trop imposant pour franchir le canal de Panama, et surtout le premier porte-avions américain à disposer d’un pont d’envol blindé en acier ; les porte-avions de la classe Essex, avec leurs ponts en teck, auraient pris feu au premier allumage.

Dans les semaines qui suivirent, un groupe de marins du Midway fut envoyé à White Sands, au Nouveau-Mexique, pour apprendre à manipuler la V-2 aux côtés des scientifiques allemands récupérés lors de l’opération Paperclip. Deux fusées opérationnelles et une maquette d’entraînement furent acheminées par voie ferrée jusqu’au chantier naval de Norfolk, puis hissées à bord.

Le 2 septembre, soit un peu plus de trois mois après le lancement de l’opération, le Midway appareilla vers l’Atlantique, escorté par quatre destroyers, avec à son bord les amiraux Forrest Sherman et William Blandy venus assister au tir. Une répétition générale fut conduite le 5 septembre, la veille du lancement.

Le lendemain, à environ 400 km de l’archipel des Bermudes, le V-2 fut redressé à la verticale sur le pont d’envol ; arrimé à son bâti de lancement, ravitaillé en alcool et en oxygène liquide, il était prêt à prendre son envol. À 15 h 53, la mise à feu fut ordonnée : deux secondes après le décollage, le missile s’inclina de 45 degrés sur tribord, filant droit vers l’îlot de commandement du porte-avions. Neal Casey, l’un des techniciens de conduite de tir du navire, estima qu’il passa à près de 90 mètres de la structure : « Too close for comfort », comme disent les anglophones !

Un témoignage rapporté dans cet article du musée de l’USS Midway publié dans Midway Currents pour le 75e anniversaire de l’opération, qui partagea également celui de Gordon Vandiver, alors barreur du navire, qui était présent lors du tir. « Vous n’avez jamais vu autant d’officiers supérieurs plonger à terre en même temps », explique-t-il. Et on imagine bien pourquoi : voir un colosse de plus de 12 tonnes changer soudainement de trajectoire juste au-dessus de leurs têtes devait bien être le dernier spectacle auquel ils souhaitaient assister. Même s’il n’embarquait qu’une charge explosive factice, l’impact cinétique aurait sans aucun doute causé d’importants dégâts au navire.

Quelques secondes plus tard, le V-2 se redressa erratiquement et se disloqua dans les airs à environ 3 600 mètres d’altitude. Il se brisa en trois morceaux qui s’abîmèrent dans l’Atlantique à un peu plus de cinq kilomètres du Midway. Vu ainsi, l’opération Sandy peut ressembler à un cuisant échec, mais elle fut une victoire conceptuelle. Pour la première fois de l’histoire, un missile de grande taille avait décollé depuis un navire en mouvement en haute mer.

Peenemünde, Start Einer V2
Décollage d’un V-2 depuis un banc d’essais, en 1943. © Bundesarchiv / Wikimedia Commons

Les fondations d’un nouvel ordre militaire

Bien sûr, ce fut la marine américaine qui tira en premier les leçons du tir raté de l’opération Sandy. Deux ans après, fut lancée l’opération Pushover, qui avait pour objectif de tester les ravages potentiels de l’explosion du missile sur le pont d’un porte-avions.

Pour ne pas détruire inutilement du matériel militaire, une réplique d’une section du pont d’envol de la classe Midway fut construite en plein désert du Nouveau-Mexique, à White Sands. Un V-2 modifié, monté sur un piédestal à quatre pieds dont deux étaient équipés de boulons explosifs, fut ravitaillé puis volontairement renversé sur la plaque d’acier : l’engin s’écrasa et explosa au contact de la réplique.

L’onde de choc et l’incendie des ergols liquides ont détruit la structure et percé le pont en acier ; l’U.S Navy estima alors qu’il était bien trop risqué d’utiliser en mer des missiles alimentés par des ergols aussi instables que le mélange alcool/oxygène liquide. Elle se tourna donc vers les combustibles solides, préchargés dans le missile en usine, inertes au stockage et bien plus sûrs à embarquer en mer. Une bifurcation technologique qui eut son importance pour la suite, puisqu’elle a guidé la conception des missiles balistiques lancés depuis des sous-marins (SNLE) dans les décennies suivantes.

Entre 1947 et 1951, la marine américaine expérimenta le tir de missiles de croisière depuis des sous-marins en surface, notamment avec l’USS Cusk et l’USS Carbonero. Les deux engins lancèrent plusieurs missiles Loon, des copies du V-1 allemand, mais ils restaient lents et vulnérables aux défenses aériennes. Autre contrainte inacceptable d’un point de vue tactique et stratégique : leur fonctionnement imposait au sous-marin de remonter à la surface pour tirer, trahissant, par conséquent, sa position.

En 1956, la marine confia à Lockheed Aircraft Corporation (qui devint plus tard Lockheed-Martin) le développement d’un missile balistique mer-sol entièrement nouveau. Plus compact, il était propulsé à l’aide de combustible solide et pouvait être éjecté depuis un tube immergé : l’UGM-27 Polaris, dont la première version embarquait une charge nucléaire de 600 kilotonnes et pouvait frapper sa cible à plus de 1 800 km.

Le 20 juillet 1960, le sous-marin nucléaire USS George Washington, en plongée dans les profondeurs de l’Atlantique, tira le premier de ces missiles. Pour la première fois, une puissance nucléaire disposait d’une capacité de frappe indétectable, mobile et capable de riposter depuis l’océan en résistant à une première attaque ennemie. La doctrine de la seconde frappe, théorisée quelques années plus tôt, trouva enfin son incarnation opérationnelle absolue, et avec elle, l’équilibre de la terreur qui rendit la guerre totale théoriquement impossible entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Vous vous souvenez des scientifiques allemands ramenés lors de l’opération Paperclip ? Eh bien, Wernher von Braun, père du V-2, en faisait partie, ainsi qu’une centaine d’ingénieurs. En 1950, le groupe fut déplacé à l’arsenal de Redstone, à Huntsville, en Alabama, où von Braun prit la direction technique du programme de missiles balistiques de l’armée de terre. C’est là qu’il conçut le missile Redstone, descendant du V-2, qui devint le premier missile balistique guidé opérationnel des forces américaines. En 1960, le président Eisenhower transféra la division spatiale du centre de Huntsville à la toute jeune NASA : von Braun en devint le directeur et consacra la décennie suivante au développement des lanceurs Saturn I, Saturn IB, puis du colossal Saturn V. L’engin, qui, le 16 juillet 1969, arracha l’équipage d’Apollo 11 à la gravité terrestre pour l’envoyer vers la Lune. Voilà un bien ironique destin pour ce qui devait être l’« arme de représailles » d’Hitler : elle a changé de camp, et a permis, indirectement certes, aux États-Unis d’asseoir leur hégémonie spatiale au XXe siècle.

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