Quand l’équipage de la mission Expédition 1 décolla de Baïkonour à bord d’une fusée Soyouz, le 31 octobre 2000, la Station spatiale internationale (ISS) tournait déjà autour de la Terre depuis près de deux ans, mais à vide. Le premier élément, le module russe Zarya, avait été lancé en novembre 1998. Depuis, la station n’avait reçu que les visites éclair des équipages de navette, venus l’assembler et la ravitailler avant de repartir. Dans la capsule Soyouz TM-31 se trouvaient les trois premiers résidents : l’Américain Bill Shepherd et les Russes Iouri Guidzenko et Sergueï Krikaliov, chargés de mettre la station en service.
Ils arrivèrent le 2 novembre au terme d’un voyage de deux jours, le temps nécessaire au Soyouz pour remonter jusqu’à l’orbite de la station, à environ 380 kilomètres d’altitude. L’arrimage eut lieu à 9 h 21 en temps universel, sur le port arrière de Zvezda. L’équipage passa ensuite une heure à vérifier l’étanchéité de la jonction et à équilibrer la pression, une précaution indispensable avant d’ouvrir une porte qui sépare deux engins spatiaux. Sergueï Krikaliov entra en premier et alluma les lumières à mesure qu’il progressait, Iouri Guidzenko et Bill Shepherd sur ses talons. Depuis, la station n’a jamais été vide. Le dernier équipage à l’avoir rejointe, Crew-13, est monté à son bord au mois d’octobre 2026, après un trajet très rapide.
Expédition 1 : un premier équipage dans une station rudimentaire
Lorsque les trois astronautes découvrirent la station ce jour-là, elle était encore très spartiate et ne comportait que trois modules pressurisés (Zarya, Unity et Zvezda), contre 16 aujourd’hui. Aucun laboratoire scientifique n’avait encore été construit à bord et la station vivait grâce à une alimentation de fortune. Les deux modules russes portaient chacun leurs propres panneaux solaires, de taille modeste, couplés à des batteries qui prenaient le relais à chaque passage dans l’ombre de la Terre, soit environ toutes les 45 minutes.
Cette énergie suffisait à faire tourner le système de survie, mais pas à alimenter la partie américaine du complexe. Le 2 décembre 2000, la navette Endeavour, premier vaisseau à rejoindre l’ISS habitée, apporta la poutre P6 et ses deux immenses panneaux solaires de 73 mètres d’envergure, capables de fournir jusqu’à 60 kilowatts. C’est à partir de là que la Station spatiale internationale commença à ressembler à l’engin que l’on connaît aujourd’hui, reconnaissable par sa forme de libellule (ou de papillon, c’est selon).
Le baptême de l’ISS, un surnom accordé à titre provisoire
D’ailleurs, si le nom de « Station spatiale internationale » figurait bien dans les documents officiels, la station n’avait pas d’indicatif radio, le mot bref qui permet aux contrôleurs au sol de savoir à qui ils s’adressent. Dans l’aviation comme dans la marine, chaque appareil et chaque bâtiment en possède un, et le spatial ne fait pas exception.
Pendant les deux premiers jours de vol, l’équipage du Soyouz avait répondu au nom de « Uran », l’indicatif personnel de Iouri Guidzenko, selon la tradition russe qui attribue un nom de code à chaque commandant. Une fois installés à bord, les trois hommes avaient besoin d’un indicatif propre à la station, et non plus à leur vaisseau.
Bill Shepherd, formé dans la marine américaine, ne pouvait se résoudre à commander un vaisseau sans nom. Dès les premiers jours, il demanda par radio à Dan Goldin, administrateur de la NASA, l’autorisation d’utiliser « Alpha », un mot bien plus rapide à prononcer que l’appellation officielle, que Krikaliov préférait lui aussi. Goldin accepta, mais avec une restriction : le nom ne vaudrait que pour la première expédition.
L’administrateur connaissait la sensibilité du sujet. « Alpha » avait déjà servi de nom provisoire au projet de station au milieu des années 1990, avant d’être abandonné. Selon plusieurs récits, les Russes voyaient d’un mauvais œil qu’une station encore à l’état embryonnaire s’arroge la première lettre de l’alphabet, alors que leur propre station Mir était habitée depuis 1986..
Shepherd utilisa donc « Alpha » pendant toute sa mission, sur les ondes comme dans son journal de bord. Puis le nom tomba en désuétude après le retour de l’équipage sur Terre, en mars 2001, à bord de la navette Discovery.
2030 : le compte à rebours a commencé
Au total, Shepherd, Guidzenko et Krikaliov passèrent 136 jours amarrés à la station et menèrent 22 expériences scientifiques. Ils furent ensuite remplacés par Iouri Oussatchev, James Voss et Susan Helms, membres de l’Expédition 2, et les rotations d’équipage se sont succédé sans faille jusqu’à aujourd’hui, y compris lors de l’évacuation médicale de janvier 2026.
En tout, près de 300 personnes venues de 26 pays ont séjourné à bord de l’ISS : une carrière très prolifique pour une vieille dame, qui touche aujourd’hui à sa fin. Fin 2030 ou début 2031, la NASA devra arrimer à l’ISS un remorqueur conçu par SpaceX, qui la désorbitera afin qu’elle plonge dans l’atmosphère au-dessus d’une zone déserte du Pacifique Sud, proche de celle où la station Mir s’était éteinte en mars 2001. Trente ans après Mir, c’est au tour de l’ISS d’attendre ses successeurs, des stations privées américaines encore en chantier (celles d’Axiom ou Vast, par exemple) et si elles tardent trop, la seule station habitée en orbite sera chinoise : Tiangong, occupée sans interruption depuis juin 2022, prendra, de facto, le relais.